Le 1er juillet et le 1er août 1866, deux autres articles—l’un sur les Romans nationaux(?) de MM. Erckmann-Chatrian, l’autre sur le roman de Dumas fils: Affaire Clemenceau; mémoire de l’accusé,—paraissaient également sous la signature Lagenevais. Dans le tome IV des Nouveaux Samedis, à la suite de ces trois articles, on en trouve un quatrième, sur la Littérature pieuse, qui a son histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres, Pontmartin lui-même:

Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître dans la Revue des Deux Mondes et faire suite, sous le titre de Symptômes du temps, aux trois morceaux qui ouvrent ce nouveau volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait à la Revue, me demanda, presque en forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où, tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais un peu à Mgr Dupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgues[319] (ma bête noire) et avait complètement passé sous silence mes Causeries littéraires. C’est sous cette double influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1er octobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons que cela n’était nullement dans l’esprit de la Revue; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés les mandements et la brochure[321] de l’Évêque d’Orléans, et la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer Mgr Dupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit; j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant vous voyez combien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...

IV

Le 1er août 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer avec l’auteur du Demi-Monde, à la campagne, chez leur ami commun, M. Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:

...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324] que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...

Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les premiers jours de novembre, non à Pradine, mais à La Malle. L’auteur des Jeudis et des Samedis passa, dans l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut sa comédie, les Idées de Mme Aubray. Il n’était pas seulement un habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran:

Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.

Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines de votre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!

Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du 22 novembre:

Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866, le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste, le plus propre de la société moderne, une intelligence d’élite, le Morny du coup de théâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais, grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui, cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.