Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,
A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...

Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit le 28 novembre:

...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant le Journal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans la Gazette de samedi prochain l’hommage que j’ai essayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille de Revue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cet avertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...

Quelques jours après, je recevais l’article de la Gazette; je me reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si vraiment belles et si touchantes:

...L’auteur de la Messe sans paroles, s’il a pu se reconnaître avant de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil, je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux vacances, il me devait une longue visite; il était heureux de s’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en même temps[327]

V

Au milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multipliait plus que jamais sa copie. On retrouvait un peu partout sa signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328], le Camarade. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le mot de l’énigme:

Mon cher ami,

Tu quoque...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans le Camarade! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottises de 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont les tavans et les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles au Nain Jaune: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur du Camarade, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles du Nain Jaune; voilà toute l’histoire...