Les Corbeaux du Gévaudan sont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui avait eu des succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’Aurélie et du Fond de la Coupe avait compris qu’il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.
Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11 mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par le Figaro et ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et d’écritures. En réalité, c’est moi qui ai tout fait».
Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339], fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait déjà tiré d’une cause célèbre, celle de Fualdès, une pièce très réussie, avait été frappé des éléments de succès que les Corbeaux du Gévaudan pourraient trouver à la scène. «Les Corbeaux s’impriment, m’écrivait Pontmartin le 1er septembre... Je ne sais si je vous ai dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui donner?»
Les Corbeaux avaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.
L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les jours madame Vve Heine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre: Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens de Chrétiens, le 1er juillet 1867. Après quelques détails sur la chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire: La Roche-tard-paie-Heine... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dans nos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le Bosphore pour moins que cela! C’est in-sultant, un pareil degré de bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»
Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers, mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, les cléricaux de l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici la fin:
...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortuné Tyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur de Boissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors le Syllabus dit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot est Peut-être, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier: Meâ culpâ! je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,
Pontmartin.