«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»

...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.

Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.

Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.

L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...

Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode des grues d’Ibicus.

Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, au milieu d’un champ, la veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu’on appelle graïo dans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus du champ maudit. La victime les vit:

Li graïo lou diran[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent... Li graïo lou diran.»

Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, la Jeannie Deans de Walter Scott et la Colomba de Mérimée. Quand parut le volume, la critique lui fut indulgente: Dat veniam corvis nec vexat censura Columbas.