...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effet voulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.

Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte de Madame Aubray dans la Revue des Deux Mondes[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’Affaire Clemenceau; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant: Menken, sa mère et Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en est encore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...

Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui fut prononcée le 31 mars et qui traitait des causes de la décadence artistique, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement illustre[333] a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la Réclame[334]’».

Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame, c’était pour l’auteur des Causeries littéraires, la plus enviable des récompenses. Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix. Au mois de juin 1867, il publia le tome IV des Nouveaux Samedis. Le très spirituel Arthur de Boissieu[335] lui consacra une de ces Lettres d’un Passant qui obtinrent, à la fin du second Empire, un si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:

M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie. Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certaines indulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche[336].

VI

Dans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un roman qu’il écrivait pour le Figaro. Il s’agissait des Corbeaux du Gévaudan qui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.

Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:

En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas (Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.

Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable, s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria: