Il lui arriva, cette année-là, de pousser ses expéditions cynégétiques jusque dans la Crau et la Camargue. Au retour d’une de ces courses, le 29 septembre 1868, il écrit à Autran:

Mon cher ami, à qui le dites-vous? Il y a un mois que je suis ici[348], et il y a aujourd’hui 31 jours que je voulais vous écrire. Si vous n’avez pas de ma prose, c’est que je voulais faire quelque chose de mieux. J’étais invité par un de mes amis[349], en pleine Crau, non loin de la station de Raphèle; une fois là, je me disais, comme le Crevel[350] de Balzac, que je n’en ferais ni une ni deusse, et que j’irais vous faire une petite visite, soit rue de Montgrand, soit à La Malle. Vous ne devineriez jamais, mon cher ami, ce qui m’en a empêché; c’est le manque de linge, de chaussures, de bas et de pantoufles. Par suite d’épisodes aussi peu intéressants que peu prévus, ma malle était accrochée à la petite gare de Salaise, qui correspond avec Serrières. D’autre part, mon ami m’attendait à Arles, avec sa voiture, à jour et à heure fixes. Je suis donc parti avec le strict nécessaire pour trois jours de chasse; mais j’avais compté sans les instances d’un autre habitant de la Crau, un frère de M. Léo de Laborde. Or, sa Crau à lui est à celle des environs de Raphèle ce que les marais pontins sont à la rue de Rivoli. Vous figurez-vous votre longissime ami pataugeant dans des flaques d’eau, poursuivant des bécassines, ne rencontrant que des taureaux d’allure fort inquiétante, surpris par la pluie et n’ayant pas de quoi changer de chaussettes et de souliers? Je suis revenu dans un piteux état, et je dois remercier le ciel de n’avoir pas attrapé une maladie.

Maintenant, je suis à votre disposition, où vous voudrez, quand vous voudrez, tant que vous voudrez...

La lettre à laquelle répondait le châtelain des Angles était de la main de madame Autran, ce qui inspirait à Pontmartin ces jolies lignes: «Vous ne me dites rien de votre santé; mais votre écriture a parlé pour vous, et, quoi qu’elle soit charmante, quoique la main qui a tenu la plume soit vôtre, j’ai le chagrin d’en conclure qu’il n’y a pas encore de mieux bien sensible. Puissions-nous au moins vous distraire!...»—Et plus loin, en terminant: «Ma femme et Henri sont à Évian depuis le 15 septembre; je suis seul ici, accablé d’affaires, me débattant avec des fermiers qui parcourent tous les degrés de l’insolvabilité, et n’ayant, pour me consoler, que le plaisir de vous écrire et le plaisir encore plus vif de songer que je vous verrai bientôt. Adieu, mon cher ami, je baise respectueusement la main qui écrit, et je réponds tendrement à la voix qui dicte, par l’expression d’une fidèle et inaltérable amitié.»

II

En novembre, eut lieu, à Pradine, la réunion annuelle. Pontmartin, cette fois, s’y rencontrait, non plus avec Dumas fils, mais avec M. Jules Claretie, lui aussi futur académicien. Autran leur donna la primeur de son discours de réception, consacré à François Ponsard. Il n’y disait pas un mot de Mlle Rachel et du rôle de cette dernière dans la renaissance classique qui rendit possible le triomphe de Lucrèce. Cette lacune parut fâcheuse à Pontmartin, qui, en sa qualité de vieux romantique, était très rebelle au génie de Ponsard et se refusait à voir en lui un initiateur et un chef d’École. De retour aux Angles, il écrivit donc à Autran:

Vous êtes en veine, et quoique je ne sois ni sorcier ni prophète—dans mon pays ni ailleurs—je crois pouvoir vous prédire un brillant hiver, un glorieux prélude ou cortège[351] à votre discours de réception, que je regarde d’avance comme un succès infaillible. A ce propos, mon cher ami, permettez-moi une remarque d’après coup, qui n’a aucun rapport avec le mérite de l’œuvre, et dont vous ferez ce qu’il vous plaira. Une allusion de trois lignes à l’apparition de Mlle Rachel, qui précéda de cinq ans la tragédie de Lucrèce et lui prépara les voies, ne serait-elle pas tout ensemble un acte de justice et un moyen détourné, non pas de diminuer Ponsard, mais de rétablir ces proportions et ces nuances que le très spirituel public des premières représentations de l’Académie comprend à demi-mot? Il est certain que ce fut sous les traits de cette méchante fille[352] que Melpomène fit vraiment sa rentrée. Rachel fut la Muse, Ponsard ne fut tout au plus que le prêtre, arrivant au moment où l’autel et le temple étaient déjà relevés. Il vous suffirait, je le répète, de trois lignes pour indiquer ce sous-entendu, une date, un nom, une phrase, pas davantage[353]...

Ces trois lignes, Autran se décida à les écrire. Les voici, telles qu’on les trouve dans son discours de réception, prononcé le 8 avril 1869: «Qui ne se souvient de ces heureux débuts de Ponsard?... Quand il apparut, c’était son heure: la foule, ramenée aux anciens modèles par une tragédienne inspirée, commençait à se détacher de la poésie aventureuse et sans frein, du drame turbulent et audacieux.»

Pontmartin se défendait, nous venons de le voir, d’être «sorcier ou prophète». A ce moment-là même pourtant, il se laissait aller à faire une prophétie qui allait bientôt se réaliser. A l’occasion du poème de Pernette, par Victor de Laprade, il avait publié deux articles[354] où, tout en rendant justice aux beautés de l’œuvre, il ne taisait pas son regret de voir l’auteur mêler la politique à la poésie et faire de son héros l’interprète de ses haines contre le premier et, par ricochet, contre le second Empire. En envoyant ces articles à Laprade, il lui écrivait, le 1er décembre 1868: