Je n’aime ni n’estime le gouvernement actuel; mais je ne puis pas vous suivre, Léopold de Gaillard et vous, sur les roches escarpées de l’opposition quand même; je redoute plus que tout une Révolution; j’en ai trop vu! J’ai gardé un trop fidèle souvenir de l’incroyable sentiment d’humiliation et d’angoisse que je ressentis, le 25 février 1848, lorsque, après dix-huit ans d’une opposition furieuse et insensée contre Louis-Philippe, je me vis tombé dans les bras de Caussidière et de Louis Blanc! Si l’Empire tombe, sur vingt chances il y en a trois ou quatre pour les d’Orléans et le reste pour une troisième République, moins formidable que la première, mais moins débonnaire que la seconde...
Dans cette étrange et douloureuse position, que faut-il faire? Se rallier? Nullement; mais revenir, tout en gardant le decorum, à un idéal plus désintéressé des incidents de la vie politique; les poètes à la poésie; les prosateurs à ces créations qui vivent d’une vie imaginaire, à mille lieues de nos tristes réalités...
Six jours auparavant, le 25 novembre, il avait écrit, sur le même sujet, à Joseph Autran:
...La haine contre le premier, c’est-à-dire contre le second Empire, finit par être, chez Laprade, une véritable obsession, et si elle lui vaut les applaudissements de quelques coteries, il y perdra toute l’élévation, toute la pureté, toute l’idéalité de son talent. Je ne suis ni fonctionnaire, ni courtisan ni journaliste officieux; mais je dis franchement aux poètes: Prenez garde! Un siècle ne défait pas dans sa seconde moitié la poésie qu’il s’est faite dans la première. Il y a des pourvois contre les surprises ou les erreurs de l’histoire; il n’y en a pas contre les créations, même mensongères, de l’imagination des peuples. Bonaparte, même condamné au nom de la vérité et de l’humanité, restera poétique. Si des génies ou des talents bien divers, Byron, Manzoni, Lamartine, Victor Hugo, Béranger, Casimir Delavigne, ont vibré presque en même temps, c’est que, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, jamais destinée ne fut un plus riche texte de poésie. Si la légende de gloire napoléonienne a pu prévaloir à l’époque où les plaies de la France étaient encore saignantes, où retentissaient encore les sanglots et les imprécations des mères, ce n’est pas au bout de cinquante ans que vous effacerez ce prestige, sous prétexte que M. Rouher vous trompe, que M. de Morny vous vola ou que M. Haussmann vous démolit...
III
Le 29 décembre 1868, le théâtre du Gymnase représenta une comédie de M. Victorien Sardou, Séraphine, qui avait dû s’appeler d’abord la Dévote, titre que la censure avait refusé. Très habilement faite, renfermant deux ou trois scènes vraiment dramatiques, la pièce réussit. Quelques naïfs du parterre, qui ne connaissaient peut-être que de nom le Tartufe du grand Poquelin, avaient même crié: Bravo, Molière! Hélas! ce n’était pas Tartufe que rappelait la comédie de M. Sardou, c’était tout bonnement le Fils de Giboyer. Séraphine, la présidente de l’œuvre pour le rachat des petits Patagons, n’était qu’une copie, très poussée au noir, de la baronne Pfeffers, d’Emile Augier.
Rendant compte de la pièce dans Paris-Journal, Henri de Pène exprima le regret que l’auteur n’eût pas consulté un homme du monde—tel M. de Pontmartin—mis en contact par nécessité ou par goût avec de vrais dévots et de vraies dévotes.
L’auteur des Causeries littéraires était aux Angles. Piqué au jeu par ce gracieux souvenir, il lut Séraphine et improvisa en quelques jours une réplique, qui n’était rien moins elle-même qu’une petite comédie en deux actes et un prologue. Elle parut aussitôt dans Paris-Journal sous le titre de la Revanche de Séraphine.