Quelques mois auparavant, en décembre 1868, M. de Villemessant avait annoncé à ses lecteurs la prochaine publication d’un roman spécialement écrit pour le Figaro par MM. A. de Pontmartin et Frédéric Béchard, et qui aurait pour titre: les Traqueurs de dot. J’avais aussitôt écrit aux Angles pour demander ce qu’il y avait de vrai dans cette nouvelle, et Pontmartin m’avait répondu le 19 décembre:
Je regrette que vous ayez pris au sérieux ces Traqueurs de dot. Voici leur histoire. Au mois de septembre, Frédéric Béchard m’écrivit une lettre vraiment touchante, où il m’exprimait ses scrupules et ses remords sur ce qu’il y avait d’illusoire dans son semblant de collaboration aux Corbeaux, et il ajoutait que, pour s’acquitter envers moi, il me priait de consentir à une contre-partie exacte des Corbeaux, c’est-à-dire à un roman dont il serait l’auteur, et que je corrigerais en détail, avant qu’il le livrât aux imprimeurs. J’ai résisté, il a insisté, et nous avons fini par transiger. Il a été convenu qu’il m’enverrait le scenario, que je lui communiquerais mes idées, et que j’ébaucherais, à moi tout seul, la première partie (il y en aura trois). Mais surtout il avait été stipulé que mon nom ne paraîtrait pas. Malheureusement, M. de Villemessant, outre sa légèreté proverbiale, a des préventions contre le talent de Béchard, et celui-ci lui ayant demandé, comme une gracieuseté, d’insérer dans le Figaro la note relative aux traductions allemande et espagnole des Corbeaux, il a profité de cette occasion pour commettre cette première indiscrétion, qui sera probablement suivie de quelques autres. J’ai immédiatement écrit, et on m’a promis qu’il n’y aurait plus que des indiscrétions verbales, boulevardières, et que, dans tous les cas, mon nom ne figurerait jamais au bas des feuilletons. Quant à moi, je n’ai pas moins de deux romans et de trois nouvelles dans la tête.
Les romans: l’Épée à deux tranchants, l’Auberge du Vivarais.
Je n’ai pas encore trouvé le titre des nouvelles; dès que je serai à Paris, j’en écrirai une; car ici je perds un temps énorme, et dans des conditions hébétantes. Puis je verrai si, avec cette nouvelle, et les quelques esquisses que j’ai en portefeuille, je pourrai faire mon volume, les Miettes du pauvre. Mais, dans tout cela, je mourrai sans avoir réalisé mon grand rêve: un livre gigantesque, une épopée intellectuelle qui se serait appelée les Mémoires de Figaro et serait allée de 1784 à 1851 (coup d’État).
Six mois après cependant, le 8 juin 1869, le Figaro publiait le premier chapitre des Traqueurs de dot, avec la double signature d’Armand de Pontmartin et de Frédéric Béchard. La veille avait paru, en tête du journal, la lettre suivante, adressée au rédacteur en chef:
Cher monsieur de Villemessant,
Voici nos Traqueurs de dot, vous vous étonnerez peut-être d’y trouver nos deux noms.
Lorsque nous avons publié, dans le Figaro, les Corbeaux du Gévaudan, signés d’un seul de nous, nous avons cédé, selon votre désir, au préjugé qui frappe de discrédit la collaboration. Cette fois, celui des deux auteurs qui avait gardé l’anonyme pour le premier roman était naturellement désigné pour assumer à lui seul la responsabilité du second. Mais nous avons fini par apprécier si bien les avantages du travail en commun que ces cachotteries nous ont paru puériles et que, bien loin de dissimuler notre collaboration, nous désirons l’affirmer.
Pourquoi n’en serait-il pas du roman comme du théâtre? L’essentiel, c’est qu’au fond les deux collaborateurs soient liés par la communauté absolue des idées générales. Nous comprenons que des écrivains, partant de principes contraires, n’obtiennent que des effets disparates. S’ils se trouvent placés, pour observer la société, au même point de vue, leur observation ne peut que se compléter au lieu de se contredire, et leur œuvre, en son ensemble, est forcément homogène.
Quant aux détails, la nature même du roman nous paraît la meilleure justification de ce procédé littéraire. Une fois le plan bien arrêté, le champ y reste encore assez vaste pour que l’imagination des deux conteurs puisse s’y déployer librement.