...Je reçois à l’instant votre lettre, et je vous écris ces quelques lignes pour me reposer le cœur et l’esprit. Je viens de passer trois jours écrasants pour un homme d’âge. Lundi, à cinq heures, mon fils, en rentrant, m’annonce la mort de Lamartine. A sept, visite du directeur de l’Illustration, qui me demande d’urgence un Lamartine pour mardi soir; ce même mardi, à 8 heures du matin, lettre de Janicot, qui m’adjure de devancer de deux jours ma semaine littéraire et de faire mon Lamartine[355] pour jeudi soir. Engagement et promesse de ma part, que M. Janicot récompense immédiatement par l’envoi d’un fauteuil d’orchestre pour la première de Faust à l’Opéra. Cette brillante représentation, embellie, à ma gauche, de la présence de notre Empereur, à ma droite de celle de S. M. la Reine d’Espagne; nous applaudissions encore et nous rappelions mademoiselle Nilsson[356] à une heure 1/2 du matin. Hier j’étais moulu comme si on m’avait jeté du haut de la Gemmi dans une écritoire. Mais enfin me voilà sorti de ce coup de feu et rentré dans les conditions de la vie ordinaire...
...Quant à mon petit volume[357] (qui paraît jeudi prochain), c’est lui faire beaucoup d’honneur que de publier la petite note que je vous envoie. Tout l’intérêt et peut-être tout le péril de ce volume résideront, je m’y attends, dans l’étude de 55 pages sur Berryer[358]. Je ne suis pas tout à fait rassuré de ce côté-là. L’expression d’une tendre admiration obtiendra-t elle grâce pour les restrictions et les réserves? L’hommage chaleureux à la Restauration me fera-t-il pardonner certaines nuances de désabusement mélancolique? Les anecdotes artistiques et les notes familières paraîtront-elles dignes de ce grave sujet? Je doute, et, dans le doute, je demande à mes amis de ne pas me juger avec trop de rigueur. Peut-être y a-t-il de la vanité dans mon inquiétude, et la solution de ce petit problème sera tout simplement qu’on laissera passer le volume sans y prendre garde:
Gresset se trompe, il n’est pas si coupable!
Pontmartin était coupable pourtant, et il avait raison de n’être point rassuré. Son chapitre sur Berryer est une erreur et une faute,—une faute qu’il aggravera encore quinze ans plus tard, en attendant de la réparer par un suprême et définitif hommage.
La lettre du 5 mars se terminait ainsi:
Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, avec quelle impatience j’attends les bonnes et très bonnes feuilles de votre Victor Hugo[359]. Votre point de vue de l’éreintement dans l’admiration me semble excellent, et soyez sûr que vous aurez bien des gens de votre côté. La mort de Lamartine, sans être tout à fait un événement (car on le savait envahi déjà par les ombres de la mort, morte futurâ), a cependant attendri les imaginations et les âmes, ramené les souvenirs vers des époques où nul ne lui aurait disputé le sceptre de la poésie moderne, et j’aperçois çà et là des indices, des velléités de comparaison qui laisseraient l’avantage au poète des Harmonies. Quant à moi, je ne dissimule pas mes préférences lamartiniennes[360]...
S’il pleura Lamartine, je crois bien qu’il n’a pas pleuré Sainte-Beuve, mort à quelques mois de là le 13 octobre 1869. Depuis longtemps déjà rien ne subsistait plus de leur ancienne amitié. Nul plus que Pontmartin ne prisait le talent de l’auteur des Lundis; mais il admirait Sainte-Beuve en le mésestimant. «En dehors des crises passagères, dit-il quelque part, des bourrasques et des gourmades de la vie littéraire, le sentiment dont j’ai toujours eu à me défendre à l’égard de Sainte-Beuve, ce n’est pas l’aversion, l’animosité ou le dépit; c’est, au contraire, l’irrésistible attrait qu’un homme rempli de bonnes intentions, mais faible et peccable, éprouve pour une splendide et spirituelle courtisane[361].»
Pontmartin était à deux cents lieues de Paris lorsque mourut Sainte-Beuve et que son corps, comme il l’avait demandé, fut transporté de son domicile au cimetière Mont-Parnasse, sans passer par l’église. Son article, publié dans la Gazette de France dès le 17 octobre, n’était forcément qu’une première esquisse, un simple crayon; il se terminait par ces lignes:
Remarquez que j’ai fini, et que je n’ai pas dit un mot de religion. Au comble de ses vœux, sénateur, bien en cour, parvenu aux dignités et à la gloire, admis dans la plus intime familiarité des princesses, Sainte-Beuve était cruellement froissé de se sentir impopulaire; il s’est délivré du pli de rose du sybarite en embrassant la religion de l’épicurien. Il a fini par obtenir ce qui lui manquait: il est parvenu à la popularité par l’athéisme; désormais, il pouvait traverser sans crainte le Luxembourg; il aurait même pu remonter en chaire. La libre pensée est accommodante: elle permet de donner beaucoup à César, pourvu qu’on refuse tout à Dieu. N’importe! Cette mort serre le cœur: elle est effrayante et sinistre; cela vous fait froid dans le dos. Mais nous sommes encore trop près de ce cercueil sans consolation, de ces funérailles sans prières, de cette tombe sans espérance. Le chrétien aurait trop à dire; l’homme du monde doit se taire. A la religion du néant on ne peut opposer que le silence[362].