I

Après son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à la Gazette de France. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de trancher eux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il publiera dans un journal du Midi, la Gazette de Nîmes, des articles où il essaiera une espèce de terme moyen entre le premier-Nîmes et la Causerie littéraire.

Ces articles parurent sous le titre de Lettres d’un intercepté. Il m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:

...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci, l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’à-propos, et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.

Les Lettres d’un intercepté sont au nombre de vingt-six; elles vont du 29 septembre au 23 décembre 1870.

Pontmartin les écrivait en plein pays rouge, dans ces départements du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, de Marseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort, de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la France,—République d’abord!—il n’est que juste de reconnaître que son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines heures, au milieu de ses hâbleries, un souffle de vrai patriotisme, et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.

Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme George Sand[370] et Pierre Lanfrey, et avant eux, il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit la dictature de l’incapacité[371]. C’est lui qui a attaché le grelot à «cette faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appeler l’Anti-Gambetta. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français, il signor Garibaldi[372]! A côté de ces pages vengeresses, il y a des pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:

Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4 septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie; c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un crime, une bêtise et un suicide.

Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que trop donné raison. J’écrivais, le 1er août: «Prenez garde! la Marseillaise ne vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis: «Prenez garde! la guerre au bon Dieu vous portera malheur. Ne bravez pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes pas et qui ne faites pas des prodiges!»

Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres: Après Sedan; Si Pergama! Garibaldi; le Talion; l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe; les Honnêtes gens; Que faut-il croire? la Guerre au bon Dieu;—tournez le feuillet, et donnez-vous la fête de savourer les pages sur les Préfets hommes de lettres,—MM. Challemel-Lacour et Alphonse Esquiros,—et surtout la Journée d’un Proconsul, fragment de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la bibliothèque de Cahors.