Mon cher ami, je n’attendais qu’un mot de vous pour renouer au plus vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de souffrances physiques et morales, coïncidant avec l’échéance prochaine de la soixantième année, a produit en moi un effet singulier. Je suis atteint d’une anémie qui n’a rien de douloureux, sauf que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai immédiatement profité pour commencer, dans la Décentralisation, une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable. Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un démadogue enragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage. D’une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque, de si biblique, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mes moutons, interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3e édition de mon volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes, Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages du Correspondant, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.

Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:

J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il va reprendre la direction du Correspondant, qui reparaîtra le 25 juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités sans nom qui nous écrasent...

Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377] qu’il projetait d’écrire pour le Correspondant, il terminait ainsi sa lettre:

...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré! Exoriare aliquis!... Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Y en aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse, retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les moyens de les réparer...

Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia, dans la Décentralisation, une suite d’articles qui parurent en volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre: le Radeau de la Méduse.

L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit ressortir avec force. La Prusse et la Commune, Paris, Cri de détresse, la colonne Vendôme, Sommations respectueuses à l’Assemblée nationale, autant de chapitres qu’il est impossible de relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui nous a empêchés de les suivre.

En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, qui recommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase que l’on présente au malade:

Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso.