Ce que vous me dites du Filleul de Beaumarchais m’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont été Paul et Virginie et Graziella; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...
La chaste idylle de Pierre Goudard—le Filleul—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat de Bonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, un ci-devant pourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.
IV
Commencé aux Angles, le Filleul de Beaumarchais avait été terminé à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de janvier 1872, et où il avait pris gîte au Pavillon des Jasmins. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382] et Saint-Genest[383], du Figaro, qu’il ne connaissait pas encore et qui allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars: «Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la première séance.»
C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur du Moniteur universel, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir parce que le chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.
Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:
Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550 jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime rien de ce qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...
Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il m’écrit:
...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables encore!...