Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa politique, Pontmartin ajoutait:
Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il est, depuis la mort de Berryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite, une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus. L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère, je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui adressais quelque demande!
Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:
Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans l’Univers illustré. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.
V
Le Filleul de Beaumarchais parut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’Œuvre du Sou des chaumières. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vie que le pain que je mange et l’air que je respire.»
Dès son arrivée, il avait repris à la Gazette de France sa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre: Notre conversion[385]. En même temps, il faisait, à l’Univers illustré, le compte rendu du Salon, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy les Salons de 1873 et de 1874. Son dernier Salon, celui de 1878, paraîtra dans le Correspondant.
Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de la Gazette; elle le suit même au Salon, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:
...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle à frire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...