Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à la Gazette, deux premiers-Paris littéraires au Gaulois et une Revue du Salon à l’Univers illustré. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une fois fait, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ou une Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.

Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour la Gazette de France, un article sur les Sonnets capricieux, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396]

L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.

Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation de LE ROI L’A DIT, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873, LE ROI n’avait RIEN DIT!


CHAPITRE XIV

LES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉLOMANE.

(1874-1878)

L’Union de Vaucluse. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin. Beati non possidentes!—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon. Léontine Fay et le THÉATRE DE MADAME.—Mort de Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. Mgr Dupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école le Souverain. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle et la rue de Passy.—Promenade au Salon de 1878. Le Barabbas de Charles Muller et l’Apothéose de M. Thiers. Mlle Sarah Bernhardt et le buste de M. Émile de Girardin. Les Souvenirs d’un vieux mélomane. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y plus revenir.