I

Pontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a paru la lettre néfaste, mes insomnies, qui n’étaient que fréquentes, sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»

Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là, d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier 1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans reprendre encore ses Samedis de la Gazette, suspendus depuis le mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas, hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intitulé Honorum dehonestamentum, a eu quelque retentissement.»

C’est dans l’Union de Vaucluse que paraissaient ces articles; deux des plus réussis, les Fantômes et Marphurius ou les Superstitions, ont été recueillis dans le tome X des Nouveaux Samedis, où ils forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre: la Politique en sabots. Ils ont été écrits à l’occasion de l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru-Rollin et un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].

Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en profita pour envoyer au Correspondant deux grands articles, l’un sur Prosper Mérimée, à propos des Lettres à une Inconnue[398], l’autre sur le Quatre-vingt-treize de Victor Hugo[399], Autran lui écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante. Il est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là. Le Figaro disait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»

Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il m’écrivait à ce même moment:

Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.

Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot, Cannes, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir lu René et les Méditations, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?