Et elle se mit à fourrager la paillasse en tournant le dos à sa maîtresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.

XXVI.

Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet ébahissement d'orgueil qu'ont les yeux des mères du peuple devant un fils qui se met en monsieur.—C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui dit-elle. On dirait son paletot… C'est pas pour dire, mais le riche te va joliment, à toi…

Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.

—Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mère Jupillon, et donnant à sa voix un ton d'insinuation caressante:—Dis donc, bibi, que je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis pour elles! ça les regarde, c'est leur affaire… Tu es un homme, n'est-ce pas?… t'as l'âge, t'as le physique, t'as tout… Moi je peux pas toujours te tenir à l'attache… Alors, que je m'ai dit, autant l'une que l'autre… Va pour celle-là… Et j'ai fait celle qui ne voit rien… Eh bien! oui, pour Germinie… Comme t'avais là ton agrément… Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes… et puis je n'y voyais pas d'inconvénients à cette fille, jusqu'à maintenant… Mais c'est plus ça à c't'heure… Ils font des histoires dans le quartier… un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous… Des vipères, quoi!… Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien… Quand on a été honnête toute sa vie, Dieu merci!… Mais on ne sait jamais ce qui retourne: mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dans les affaires de sa bonne… Moi d'abord la justice, rien que l'idée, ça me retourne les sens… Qu'est-ce que tu dis de ça, hein, bibi?

—Dame, maman… ce que tu voudras.

—Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chérie de maman! fit en l'embrassant la monstrueuse femme.—Eh bien! invite-la à dîner ce soir… Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel… du deux francs… de celui qui tape… Et qu'elle vienne sûr… Fais-lui des yeux… qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour… Mets tes beaux gants: tu seras plus révérend…

Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie, tout espérante, la tête remplie de rêves par l'air de mystère mis par Jupillon à l'invitation de sa mère. L'on dîna, l'on but, l'on rit. La mère Jupillon commença à laisser tomber des regards émus, mouillés, noyés sur le couple assis en face d'elle. Au café, elle dit, comme pour rester seule avec Germinie:—Bibi, tu sais que tu as une course à faire ce soir…

Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites gorgées, tourna alors vers Germinie le visage d'une mère qui demande le secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses indulgences. Un instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses, l'une attendant que l'autre parlât, l'autre ayant le cri de son cœur au bord de ses lèvres. Tout à coup Germinie s'élança de sa chaise et se précipita dans les bras de la grosse femme:—Si vous saviez, Mme Jupillon!…

Elle parlait, pleurait, embrassait.—Oh! vous ne m'en voudrez pas!… Eh bien! oui, je l'aime… j'en ai eu un enfant… C'est vrai, je l'aime… Voilà trois ans…