«J'étais petit clerc, pauvre comme Job, je gagnais 25 francs par mois. Un grand clerc de l'étude, un jour, à déjeuner, nous dit d'un air superbe:—Moi, j'entre dans le roulage… oui dans le roulage!—Et vos livres, les livres que vous m'aviez prêtés, lui dis-je.—Mes livres… ah! des livres dans le roulage… Tenez, vous êtes un bon garçon, je vous les donne… Vous me payerez deux francs par mois.»

«C'est ainsi que je devins possesseur d'un Montaigne et d'un Rousseau. Les ai-je lus dans cette petite chambre, que j'habitais alors HOTEL DE LA MARINE, en face la Banque—une chambre si basse, qu'il fallait choisir un endroit pour changer de chemise.—Et je ne l'ai plus, cependant, ce Montaigne,… quand j'ai voulu aller à Athènes, il a fallu vendre mes livres… Mais j'ai encore le Rousseau…»

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Jeudi 17 juin.—L'étonnement est extrême chez moi, en voyant la révolution qui s'est faite, tout d'un coup, dans les habitudes de la génération nouvelle des marchands de bric-à-brac. Hier, c'étaient des auvergnats, des ferrailleurs, des Vidalenc en un mot, aujourd'hui ce sont des messieurs, habillés par nos illustres tailleurs, achetant et lisant des livres, et ayant des femmes aussi distinguées que les femmes les plus distinguées:—des messieurs, s'il vous plaît, donnant des dîners, servis par des domestiques en cravate blanche.

Je faisais ces réflexions chez Auguste Sichel, devant un potage aux nids d'hirondelles, et en remarquant le pied d'égalité établi entre le maître de la maison et les opulents clients que le ménage avait à sa table. Ce commerce n'est plus, chez le vendeur, un état d'infériorité vis-à-vis de l'acheteur, qui semble au contraire l'obligé du vendeur. Il y avait là les Camundo, Cernuschi, Cernuschi à la flamme, à la fois spirituelle et finaude de l'œil.

La conversation a été nécessairement sur la Chine et le Japon, et ça été un tableau désolant fait par Cernuschi du Céleste Empire. Il a longuement parlé de la putréfaction des villes, de l'aspect cimetièreux des campagnes, de la tristesse morne et de l'ennui désolé, qui se dégagent de tout le pays. La Chine, selon lui, pue la m… et la mort.

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Jeudi 1er juillet.—J'ai déjeuné ce matin chez Cernuschi. Le riche collectionneur a donné à sa collection le milieu à la fois imposant et froid d'un Louvre. Je regrette qu'il ne lui ait pas donné le milieu hospitalier et plaisant d'une habitation de là-bas, d'un petit coin de patrie retrouvée. Sur des murailles blanches, sur le ton de brique Pompéi, en honneur dans nos musées, ces objets de l'Extrême-Orient semblent malheureux.

Aussitôt après le déjeuner, a commencé la visite des deux mille bronzes, des faïences, des porcelaines, de toute cette innombrable réunion des imaginations de la forme. Dans les bronzes, des merveilles, des merveilles qui semblent l'idéal de ce que le goût et l'art savant de la fabrication peuvent produire. Il y a là tel vase, où l'industrie n'est plus de l'industrie, mais bien de l'art.

Il est près de trois heures, et déjà les yeux me tombent des orbites. Mais je ne suis pas à la fin de la journée. Les Sichel m'entraînent rue Pigalle.