En chemin, Philippe Sichel me raconte qu'il a trouvé dans une prison, à Pékin, le grand acteur de la Chine: «Vous allez voir un homme extraordinaire, me dit le mandarin qui me conduisait. Aussitôt il appelle, et je vois un homme ayant aux pieds une chaîne énorme, arriver sur nous, avec la vitesse d'un chevreuil. Il avait si bien combiné son pas, sur le jeu de la chaîne, qu'il était arrivé à courir. Je lui mets un dollar dans une main, et le dollar passé dans l'autre main, était déjà perdu contre un camarade, avant qu'il se fût retourné pour me remercier. Il avait vingt ans de prison pour avoir enlevé la femme d'un haut fonctionnaire, et il disait sa vie perdue, faute d'un Empereur qui aimât le théâtre,—se regardant tout à fait indispensable dans une vraie troupe impériale.

Nous voilà rue Pigalle, à inspecter dans les remises, l'entassement des objets qui arrivent de Pékin, à examiner dans les cachettes des greniers, les porcelaines, les jades, les bronzes, les curiosités de sélection, dissimulées au public, et gardées pour les Rothschild, les Camundo.

Il est cinq heures, quand quelqu'un propose d'aller finir la journée chez Bing, et de voir ses nombreux déballages. Tout le monde aussitôt, rue Chauchat, où jusqu'à sept heures, nous touchons, nous manions, nous palpons des raretés, en un état de fatigue tout proche de l'évanouissement. Une débauche de japonaiserie et de chinoiserie, qui dans la lassitude de la fin de la journée, et le vide de l'estomac à l'heure du dîner, vous donne le sentiment de vaguer dans un cauchemar, où toutes les matières précieuses se mêlent, où toutes les formes se confondent et s'accouplent, et où l'on se sent presque enlacé par une végétation exotique de jade, de porcelaine, de métal ciselé.

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Lundi 5 juillet.—Ce pauvre père Maherault, il exhalera son dernier soupir le nez tombé dans le carton d'une vente! C'est bien le type de la vraie race passionnée des anciens collectionneurs.

Aujourd'hui je le trouve dans le comptoir du marchand d'estampes Clément, tripotant d'une main fiévreuse les dessins de son contemporain Guichardot, pareil à un spectre. Je lui adresse la parole, il sort comme des aboiements, et rien que des espèces d'aboiements du vieil homme mourant, et qui n'a gardé un reste de vie, que pour la jouissance furieuse de sa manie.

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Vendredi 17 juillet.—Si mon âme à plat éprouve le besoin d'une petite excitation poétique, c'est chez Henri Heine que je la trouve; si mon esprit ennuyé du terre à terre de la vie, a besoin d'une distraction dans le surnaturel, dans le fantastique, c'est chez Poë, que je la trouve.

Ça m'embête tout de même, de n'être exalté ou surnaturalisé que par des étrangers.

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