Mardi 14 février.—Je dîne à côté de Ziem. Je lui rappelle le petit cadre, plaqué sur une porte cochère du quai Voltaire, le petit cadre en bois blanc, dans lequel, une de ses premières aquarelles nous donnait l'envie, à mon frère et à moi, de prendre des leçons de l'aquarelliste. Je lui raconte que, séduits par une grande vue de Venise, exposée vers 1850, rue Laffitte, nous avions péniblement ramassé les trois cents francs que Cornu en demandait, et que, dans le moment même où nous entrions dans la boutique apporter notre argent, nous voyions mettre par un monsieur, sur un cabriolet, la toile désirée,—une des toiles capitales du peintre, et qui vaut au moins une dizaine de mille francs, à l'heure qu'il est.
Ziem me parle de sa santé, des chaleurs qui lui montent à la tête, du manque d'équilibre de sa circulation, de l'impossibilité qu'il éprouve maintenant à travailler dans des lieux fermés. Il me conte l'habitude qu'il a prise, de dessiner, de peindre en plein air, debout, et cela, pendant huit ou dix heures, disant qu'assis, il retient sa respiration, penché qu'il est sur son travail, tandis que tout droit dans la campagne, il respire à pleins poumons.
… C'est la voix du général Schmitz qui jette à la table.
«Oui, oui, il faudra bien qu'un jour la vérité se fasse, que la vérité soit connue! Eh bien, le 18 août, le retour sur Paris était résolu. L'Empereur y était décidé. Mac-Mahon, de son côté, avait résisté aux obsessions de Rouher et de Saint-Paul, qui voulaient le pousser en avant. Et remarquez, messieurs, que je ne vous dis que ce que m'a affirmé Mac-Mahon. Il se disposait à faire rétrograder ses troupes, quand il reçoit une lettre de Bazaine, lui annonçant qu'il sortirait, le 26, de Metz. Cela l'ébranle et ne le décide pas. Il en réfère à Palikao, qui lui intime l'ordre de marcher en avant. Il se décide un peu malgré lui, mais sa responsabilité était couverte.
«La faute, oui la voilà, c'est cette dépêche de Palikao, cette dépêche qui a tout ruiné. Sans cette dépêche, toute l'armée se retirait derrière la rive gauche de la Seine, on y encadrait toutes les forces vives du pays, et nous livrions la bataille de Châtillon, cette fois avec de vrais soldats. Car, qu'est-ce que vous aviez en fait de vrais soldats à Paris, le 35e et le 42e—rien de plus… Trochu et moi, il faut qu'on le sache, nous n'avons accepté la responsabilité du siège qu'avec une armée de secours sous les murs de Paris. Sans cette armée, il était impossible que cela ne finît pas comme cela a fini… Je reviens à l'Empereur. Il était donc décidé à rentrer aux Tuileries. Me voici dans la nuit du 18 août chez l'Impératrice. Je lui annonce le retour de l'Empereur. Elle s'écrie: «Qu'il faut qu'il ne revienne pas, qu'il se fasse tuer à la tête de son armée!» J'ai beau lui objecter qu'il y a un sentiment général qui s'oppose à ce qu'il garde le commandement, j'ai beau lui dire que s'il ne commande plus, il est nécessaire qu'il abandonne son rôle de chevalier errant, qu'il est nécessaire qu'il soit sur son trône, qu'il rentre aux Tuileries. L'Impératrice tient absolument à son idée. Elle ne m'écoute pas, quand je lui dis qu'un homme à moi viendrait chercher l'Empereur dans un coupé sans armes, au chemin de fer… Oui, c'est l'Impératrice, de concert avec Palikao, qui a empêché le retour de l'Empereur.
«Un détail. Trochu, qui était avec moi, demande à lui lire la proclamation qui le nomme gouverneur de Paris. Il commence: «L'Empereur m'a nommé gouverneur de Paris…» L'impératrice interrompt: «Non, non, ne mettez pas là, la personnalité de l'Empereur.» Le curieux, c'est que la proclamation avait été rédigée au crayon, à la lueur d'un bout de bougie, et qu'avec la maladresse qu'a Trochu à écrire, il avait débuté par: «Je suis nommé gouverneur de Paris» et que c'était moi qui avais substitué la phrase qu'il lisait à l'Impératrice. L'Impératrice semblait blessée que nous fassions revivre le nom de l'Empereur sur un papier gouvernemental: Palikao, depuis un mois au moins, n'osant plus faire mention de sa personne.»
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15 février.—Depuis quelque temps, dans le non travail et l'ennui, la fabrication de mille choses inférieures prenant ma pensée et mes jambes, me font vivre, à la fois, en une espèce d'ahurissement et d'hallucination courante et emportée.
Flaubert me disait que sa mère, après la mort de son mari et de sa fille, était tout-à-coup devenue athée.
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