Mardi 28 décembre.—Dîner chez Brébant.
Une voix.—Buffet, sa figure est antipathique… il a toujours le visage crispé d'un homme qui se brosse les dents.
Une autre voix.—Oh, la séductrice famille que cette famille Sarah Bernhardt… Vous n'avez pas connu la charmante petite Régina, morte à dix-neuf ans…
Une autre voix.—Oui, on estime à quatre-vingts millions de rente, la fortune que les jésuites possèdent en France, et cela est établi par une enquête secrète, faite tout dernièrement… C'était assez difficile, ils n'ont que des actions au porteur… le gouvernement a fait des recherches, pour arriver à savoir quelles étaient les personnes qui touchaient ces titres.
Une autre voix.—L'homme n'est qu'une forme de la matière en activité.
Une autre voix.—Le livre de Taine, c'est très bien, sa structure de la société me paraît fort intelligemment faite.
BARDOUX.—Messieurs, permettez-moi d'être d'un avis contraire. M. Taine n'a fait son livre que d'après les idées déjà émises dans les livres. Il ne s'est pas douté d'une chose, c'est que la Révolution a été accomplie et exécutée seulement par les légistes, les avocats, les hommes de loi, les procureurs… Songez qu'il y avait 240 avocats à la Constituante. Les historiens n'ont vu jusqu'à présent que le côté épisodique de la Révolution: les séances où parlait Mirabeau, les séances où défilaient les sections. Ils n'ont pas songé que la Révolution, qui est toute la constitution civile de la société actuelle, a été faite sans bruit, sans discussion, sans éloquence, au commencement des séances, où l'on votait jusqu'à 90 décrets—des décrets préparés par cinq avocats ou hommes d'affaires… Cela s'est pour ainsi dire passé, sans que, dans leur ignorance des affaires, la noblesse et le clergé se soient aperçus du grand bouleversement tranquille qui se faisait. La révolution est accomplie avec la Constituante.»
Cela est nettement et clairement démontré par la lecture de trois cents volumes, que j'ai le premier lus et coupés,—vous m'entendez, messieurs, coupés—les trois cents volumes du Corps Législatif, dans lesquels aucun historien n'a mis le nez, et qui étaient, ce que sont de nos jours, les distributions… Oui, il m'est arrivé de baiser la page, où est l'historique du serment du jeu de Paume… Maintenant ces hommes qui ont fondé une société civile, étaient-ils capables de fonder une société politique. Leur idéal, c'était de fonder, non point une république, mais une monarchie anglaise, et je l'eusse désiré, mais ils n'ont point trouvé d'appui dans le Roi… Il y a encore un grand malheur dans la Révolution, ça été la prédominance du Midi sur le Nord, l'influence girondine… C'est depuis ce temps, il faut l'avouer, que la France est déséquilibrée.
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Mercredi 29 décembre.—Sur un coin de canapé de la princesse, Fromentin me disait ce soir: «Moi, mon cher, si je n'avais pas de femme, si je n'avais pas d'enfants, si je n'étais pas père et grand-père, je ne peindrais plus. Je me déferais de mon hôtel, je prendrais un petit logement dans un quartier lointain et tranquille… j'achèterais de grandes bottes fourrées… et, ayant ainsi bien chaud aux pieds, je passerais le reste de ma vie à noircir du papier.»