Hugo se met à dire, qu'il vient de lire les vrais mémoires de d'Artagnan. Et là-dessus il déclare que s'il n'avait pas pour habitude de ne rien prendre aux autres, jamais il n'a été plus tenté par l'appropriation d'une histoire, et le désir de lui donner une forme d'art que par un épisode, dont Dumas ne s'est pas servi. Et il se met à raconter merveilleusement, se jouant dans un délicat érotisme, l'histoire de cette chambrière, dont d'Artagnan fait l'entremetteuse douloureuse de son intrigue avec la duchesse, la menaçant de ne plus revenir, si elle n'obtient de sa maîtresse qu'elle lise ses lettres, la menaçant de ne plus revenir, si elle n'obtient qu'elle y réponde… Et le merveilleux dénouement humain, s'écrie-t-il, dénouement bien supérieur à tous les dénouements du réalisme actuel. La chambrière maîtrisée fait obtenir un rendez-vous à d'Artagnan, mais au moment de ce rendez-vous, le ressentiment de la victime, soudainement enragée de vengeance, le laisse, en hiver, vingt-quatre heures sans feu et sans nourriture dans le froid glacial d'un cabinet, au sortir duquel la duchesse lui ouvrant les bras, le rejette bientôt hors du lit, d'un coup de pied.
On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans l'escalier, avec la promesse d'un fumoir dans un avenir prochain.
Nous retrouvons Hugo, dans la salle à manger, debout et tout seul, devant la table, préparant la lecture de ses vers: une préparation qui a quelque chose de la manipulation préventive d'une séance de prestidigitation, où le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.
Et voilà Hugo s'adossant à la cheminée du salon, le voilà à la main la grande feuille de papier de sa copie transatlantique,—un fragment de ces manuscrits légués à la Bibliothèque, et qu'il nous dit être écrits sur du papier de fil, pour en assurer la conservation.
Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi dire, avec des gestes rêveurs, la sueur qui perle sur les veines turgescentes de son front.
Il commence enfin, jetant, en forme d'exorde, comme pour nous avertir qu'il a encore des mondes entiers dans la tête: «Messieurs, j'ai soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière.» Il nous lit le «Soufflet du père», une suite de la LÉGENDE DES SIÈCLES, où il y a de beaux vers surhumains.
Il est curieux à voir lire, Hugo! Sur la cheminée, préparée comme un théâtre pour la lecture, et où quatorze bougies, reflétées dans la glace et dans les appliques, font derrière lui, un brasier de lumière, sa figure, une figure d'ombre, comme il dirait, se détache cerclée d'une auréole, d'un rayonnement courant dans le ras rèche de ses cheveux, de son collier blanc, et transperçant de clarté rose ses oreilles fourchues de satyre.
Après le «Soufflet du père» on décide facilement le grand homme à lire autre chose. Les vers qu'il nous lit cette fois sont tirés d'un nouveau poème qu'il appelle: «Toute la lyre», un poème où il veut mettre tout—et qui lui permet d'être jeune, dit-il en souriant.
Sur ce, il déclame un morceau original: une promenade d'amants dans les bois, au printemps. La femme cause politique, et l'homme parle d'amour. Et quand la femme semble amollie par l'éveil amoureux de la nature, soudain, évoquant le souvenir de la dernière guerre, cette femme se montre toute prête à se livrer furieusement à lui, non pour faire l'amour, mais pour qu'il naisse et jaillisse de leurs embrassements, un vengeur.
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