«Il n'y a, dit-il, de vraies haines, que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. Les hommes n'apportent pas aux idées de ce domaine la même foi qu'à leurs doctrines littéraires, qui sont et le credo convaincu et le produit d'un tempérament.» Ici, il s'interrompt pour jeter: «Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument d'une manière différente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que ne m'aime Emmanuel Arago!»

Puis Hugo parle de l'Académie. Il fait un coloré et spirituel portrait de Royer-Collard: «Un œil très fin, très malin, sous un épais sourcil, un œil embusqué sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans une cravate, qui montait parfois jusqu'au nez, au dos une grande redingote du Directoire, et toujours les bras croisés et la tête renversée en arrière…

«Il m'avait déclaré qu'il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient, les autres non, mais qu'il ne voterait pas pour moi, parce que j'apporterais une température qui changerait le climat de l'Académie… Je vous l'avoue, j'aimais aller à l'Académie, les séances du dictionnaire avaient un intérêt pour moi; je suis très amoureux d'étymologies, charmé par ce qu'il y a de mystère dans ces mots de subjonctif, de participe… J'étais assidu autour de cette table, où juste en face de moi, comme vous l'êtes, monsieur de Goncourt, j'avais Royer-Rollard.

«A l'Académie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée, Cousin s'était posé, vis-à-vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le mot: Intempérie. L'étymologie, demande-t-on? Intempéries, répond quelqu'un… «Messieurs, s'écrie Cousin, nous devons apporter une certaine réserve dans le choix des mots que nous avons l'honneur de consacrer; intempéries n'est pas du latin, ça n'existe dans aucun auteur de bonne latinité: c'est du latin de cuisine.» Tout le monde se taisait. Alors je jette tranquillement intempéries; et j'ajoute: «Tacite.» Tacite, mais ce n'est pas du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le romantisme, n'est-ce pas Patin, vous qui savez le latin?» Mais avant que Patin eût pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard, avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse: «Messieurs, Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin!» L'on rit, et l'étymologie fut acceptée.

«Un autre jour, un autre mot vint… malheureusement je ne me le rappelle plus… non je ne me le rappelle plus. Cousin de déclarer que le mot n'était pas français. Là-dessus un silence, au milieu duquel je dis:

«M. Pingard, voulez-vous descendre à la bibliothèque et m'apporter le troisième volume de Regnard. Et le volume apporté, je lus le mot, dans une phrase du VOYAGE EN LAPONIE. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne le suis. Quelques jours avant, un hasard m'avait fait faire une recherche dans le volume, pour quelque chose que je faisais. Cousin aussitôt de s'écrier: «Est-ce vraiment une raison d'accepter un mot, parce qu'il est dans le coin d'un bon auteur». De la grande cravate on entendit encore sortir: «Dans les bons auteurs il n'y a pas de coin, pas de coin!»

«Non, j'aimais Royer-Collard… les deux hommes que je n'aimais pas, c'était Cousin et Guizot.»

Dans la salle à manger, au plafond bas, il y a au-dessus de nous, une flambée de gaz à vous cuire la cervelle, Mme Charles Hugo me dit que très souvent cette chaleur produit chez son fils des troubles de la tête, qui lui font désirer d'être toujours à côté de lui. Et sous cette lumière de migraine, Hugo continue à boire du champagne et à parler comme si rien de ce qui fait mal aux autres, n'avait de puissance sur sa robuste constitution.

La-dessus, et dans ce milieu, Dalloz s'est mis à parler bêtement des choses psychologiques, toutes nouvelles, qu'avait apportées Dumas fils au théâtre. Là-dessus Banville s'emporte, et d'une voix stridente, coupante, lui demande qu'il lui indique n'importe quoi, qui ne soit pas dans Balzac.

Le nom de Dumas fils fait remonter la conversation à Dumas père.