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Lundi 24 janvier.—Je dîne avec les ménages Droz et Daudet.

L'auteur des quarante éditions de MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ, est un homme court, aux mains grasses, ayant sur la figure, quand il parle, de la nervosité de Fromentin.

Le soir, encastré debout entre un meuble et la cheminée, il regrette spirituellement, une pipe aux dents, le siècle passé, et déplore sa peine à travailler, emporté perpétuellement par l'école buissonnière, et toutes les recherches de circumvallation, que lui fait faire une brochure trouvée sur les quais.

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Dimanche 30 janvier.—L'élection Barodet, les élections sénatoriales de la chambre, l'élection de Hugo au second tour de scrutin, commencent à mettre très nettement en pratique, dans la politique et le gouvernement de la nation, la révolution dernière, théoriquement formulée dans les livres de Babeuf. C'est au nom des principes absolus de l'égalité, le commencement de la démolition de l'aristocratie de l'intelligence.

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Lundi 31 janvier.—Morny—c'est Alphonse Daudet qui parle—n'était pas une intelligence supérieure. Il vous disait: «Moi, j'ai la plus grande facilité poétique, en pension, il m'arrivait, quand un devoir était difficile, de l'écrire en vers…» et je me doute de ce que pouvaient être ses vers! Il disait encore: «La musique, je crois encore que j'étais né pour en faire, c'est étonnant comme les airs m'arrivent naturellement, et il chantonnait un air qui était une réminiscence de: Au clair de la lune…» Seulement chez lui, aucune bêtise administrative… Il a été toujours charmant pour moi, ne me demandant que de me faire couper les cheveux… Ce qu'il y a de curieux, c'est par quoi je l'ai séduit. Poupart-Davyl, pour une dette d'imprimerie, fait opposition sur mon traitement… Vous voyez d'ici l'effet dans les bureaux… Morny de sourire, et de se moquer de mon créancier… Là-dessus il me vient une affection de poitrine qui me faisait cracher le sang, il me relève le moral, et m'annonce qu'il fera de moi, dans le Midi, le plus jeune des sous-préfets… C'est à lui que je dois ce voyage en Algérie, en Corse, en Sardaigne, qui m'a remis sur les pieds: voyage pendant lequel je n'ai eu qu'à lui adresser, tous les mois, une petite lettre reconnaissante… Je le répète, l'homme fut toujours gracieux avec moi, et n'a jamais rien eu de ce qu'il avait quelquefois avec les autres.

J'ai été très peu son complice pour les chansons nègres, et j'ai doucement décliné de faire les paroles d'une cantate. Oui, il rêvait la musique d'une machine, avec des «Vive l'Empereur!» qui devait remuer les masses, un 15 août. Me trouvant froid, il s'est alors adressé à Hector Crémieux. Mais savez-vous le joli de la chose. Ça devait se passer à la porte Saint-Martin. Le duc s'y rend, pour jouir de l'ovation faite à sa musique. Il entend jouer du Molière, puis du Corneille, mais pas la moindre cantate. Il sort, en faisant claquer la porte de sa loge. L'anonymat des paroles et de la musique de la cantate improvisée, avait été si bien gardé, que la censure l'avait refusée.

Oh! c'était bien amusant le dessous du rideau… c'était même passablement farce. Je ne sais à propos de quelle attaque de la musique de Saint-Remy, par Rochefort, le duc fut embêté… mais là, dans les moelles. Il fit même réunir la collection de ses œuvres, et les adressa à Jouvin, pour qu'il le vengeât des attaques de ce monsieur de Rochefort. Alors Crémieux, Halévy et Siraudin étaient les collaborateurs du duc et ses confidents littéraires, et Siraudin, à ce propos, tenta avec la diplomatie d'un auteur dramatique doublée de celle d'un confiseur, d'opérer un rapprochement entre Rochefort et de Morny.