Elle lui déclarait qu'il n'y avait plus rien à faire dans son état: l'amour dans les basses classes ayant, depuis quelque temps, perdu de son enragement. Elle ajoutait qu'autrefois, il fallait surveiller tout homme qui montait, pour qu'il ne redoublât pas. Maintenant, cette surveillance est inutile, l'homme du peuple de 1876 ne redouble plus.

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Jeudi 4 mai.—Aujourd'hui les larmes me sont venues aux yeux, en corrigeant les épreuves d'une nouvelle édition de CHARLES DEMAILLY. Jamais, je crois, il n'est arrivé de décrire par avance, d'une manière si épouvantablement vraie, le désespoir d'un homme de lettres sentant tout à coup l'impuissance et le vide de sa cervelle.

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Vendredi 5 mai.—Notre société des cinq a la fantaisie de manger une bouillabaisse, dans la taverne qui est derrière l'Opéra-Comique. On est, ce soir, causeur, verveux.

… TOURGUÉNEFF.—Moi, pour travailler, il me faut l'hiver, une gelée comme nous en avons en Russie, un froid astringent, avec des arbres chargés de cristaux, alors… Je travaille cependant encore mieux en automne, vous savez, par ces temps où il n'y a pas de vent, pas de vent du tout, où le sol est élastique, où l'air a comme un goût vineux… Mon chez moi, c'est une petite maison en bois, avec un jardin planté d'acacias jaunes,—nous n'avons pas d'acacias blancs.—A l'automne, la terre est toute couverte de gousses, qui crépitent, quand on marche dessus, et l'air est tout rempli de ces oiseaux qui imitent les autres… oui, des pies-grièches. Là dedans tout seul…

Tourguéneff ne finit pas sa phrase, mais une contraction de ses poings fermés sur sa poitrine, nous dit la jouissance et l'ivresse de cervelle, qu'il éprouve dans ce petit coin de la vieille Russie.

… FLAUBERT.—Oui, une noce classique. J'étais, pour tout dire, un enfant. J'avais onze ans. C'est moi qui détacha la jarretière de la mariée. Il y avait à la noce une petite fille. Je suis revenu à la maison, amoureux d'elle. Je voulais lui donner mon cœur, une expression que j'avais entendue. Dans ce temps, il arrivait, tous les jours, chez mon père, des bourriches de gibier, de poisson, de choses à manger, que lui envoyaient des malades qu'il avait guéris, des bourriches qu'on déposait, le matin, dans la salle à manger. Et en même temps, comme j'entendais sans cesse parler d'opérations, ainsi que de choses habituelles et ordinaires, je songeais sérieusement à prier mon père, de m'ôter le cœur. Et je voyais mon cœur apporté dans une bourriche, par un conducteur de diligence, à la plaque, à la casquette garnie de frisure de peluche, oui, je le voyais, mon cœur, posé sur le buffet de la salle à manger de ma petite femme. Et dans le don matériel de mon cœur, il n'y avait ni blessure, ni sang.

ZOLA.—Moi…

… J'étais rappelé en Russie, reprend Tourguéneff, je me trouvais à Naples, je n'avais plus que cinq cents francs. Il n'existait pas le chemin de fer alors. Le retour fut embarrassé, difficile, et vous l'imaginez bien, sans dépenses d'amour. Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du pont, près d'une femme accoudée à mes côtés, sur le parapet, des canards qui ont une tache, en forme d'amande sur la tête. La soirée était magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous promenant, nous entrâmes dans le cimetière… Flaubert, vous connaissez le cimetière?… Je ne me rappelle pas, en ma vie, avoir été plus amoureux, plus excité, plus pressant… La femme se coucha sur une grande tombe…