De cette persécution d'un livre semblable à celui que je fais, et de cette séance avec cet homme de loi, glabre et de noir habillé, il est advenu, la nuit, que j'ai rêvé que j'étais en prison, une prison aux pierres de taille lignées comme la Bastille, dans un décor de l'Ambigu. Et le curieux, le voici: j'étais emprisonné simplement pour écrire le livre de LA FILLE ÉLISA, et cela sans qu'il eût paru, sans qu'il fût plus avancé qu'il ne l'est en ce moment. On conçoit ma fureur intérieure du procédé gouvernemental, et elle était complétée cette fureur, dans mon rêve, de ce que je me trouvais mêlé, dans une grande salle, à des confrères tondus comme des aspirants à la guillotine, aux mains exsangues, esthétisant prétentieusement, le monocle dans l'œil,—des confrères correctement sinistres, ainsi que le Baudelaire que j'ai entrevu une fois.

J'avais encore, au fond de moi, la vague inquiétude que la censure avait profité de mon absence pour détruire mon manuscrit, le manuscrit de mon œuvre dernière. Quand, tout à coup, s'ouvrait dans la muraille de pierres de taille, une baie qui me montrait sur un petit théâtre, éclairé par une rampe de gaz, deux femmes de la prison de Clermont, deux femmes de la prison de mon livre. Et les deux assassines, qui travaillaient debout, penchées sur une table, m'attaquaient d'œillades, avec des fous rires qui les courbaient et les aplatissaient sur la table, toutes remuantes de torsions de reins et de frétillements de hanches.

Et il arrivait que mon indignation d'être arrêté, l'horreur de la société au milieu de laquelle je me trouvais, la perte de mon manuscrit, tout cela disparaissait dans la recherche que je faisais, en ma cervelle en feu, du moyen de me transporter près de ces deux femmes, sans éveiller l'attention d'un garde-chiourme terrible qui fumait un brûle-gueule, adossé au mur, à côté de moi.

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Mardi 17 octobre.—Saint-Victor, qui a beaucoup vécu dans la société de Lamartine, affirmait que le poète ne lisait jamais que Gibbon, un voyage en Chine de lord Macartney, et la correspondance de Voltaire, et encore ne lisait-il ces livres, toujours les mêmes, que pour s'endormir.

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Jeudi 19 octobre.—Aujourd'hui, chez les Sichel, je regardais la collection d'un laqueur japonais, pour les besoins de son art. J'étais frappé en ces figurations, qui s'exécutent généralement dans la tonalité noire et or, de ce que la plupart n'étaient pas lavées à l'encre de Chine, mais à l'aquarelle. On voit par là que dans le laque, les laqueurs veulent mettre une chaleur de coloriste, et qu'en leur travail, ils se soutiennent par une véritable esquisse de peintre.

————Un monsieur rencontre une ancienne connaissance, qu'il sait depuis longtemps dans la débine:

—«Eh bien, comment ça va-t-il?

—Oh! je suis heureuse dans le moment, j'ai un vieux très riche… figure-toi que c'est un ancien ébéniste… il vient tous les lundis chez moi… me fait déshabiller toute nue, et se met à vernir mes meubles… Moi, je le suis en le tapotant, et en lui disant: «Comme tu vernis bien!» A la fin ça l'exalte…»