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Vendredi 19 janvier.—Dans ce moment la Parisienne a appétit de Gambetta. Elle veut l'avoir at home, elle veut le servir à ses amies, elle veut le montrer, échoué sur un divan de soie, à ses invités. Le gros homme politique devient, en ces jours, la bête curieuse que se disputent les salons. Depuis quinze jours, c'est un échange de billets, de notules diplomatiques, de la part de Mme Charpentier, pour avoir à dîner l'ancien dictateur. Burty est l'ambassadeur, et le commissionnaire chargé d'appuyer tout ce que contiennent les babillets… Enfin l'homme illustre a bien voulu se promettre, et aujourd'hui le ménage Charpentier l'attend sous les armes, la maîtresse de maison, moite d'une petite sueur d'émotion, dans l'angoisse que le dieu se soit trompé d'invitation, et aussi dans la terreur que le dîner soit trop cuit.

À huit heures sonnantes, Gambetta apparaît, une rose-thé à la boutonnière…

… Au fond, je perçois chez cet homme, sous une apparence de bonne enfance et de rondeur endormie, l'éveil d'une attention toujours à l'aguet, et qui note les paroles, et qui prend la mesure des gens, et qui se rend compte très bien, au bout de trois phrases, de ceux qui sont encore à écouter, et de ceux qui ne le sont plus.

Au dessert, il s'égaye, dit des drôleries, que souligne la voix de bronze de Coquelin l'aîné.

Au sortir de table, Gambetta me dit aimablement qu'il est heureux de rencontrer un homme, que des amis communs lui ont fait connaître. Il ajoute avec un tact délicat: «Que le salon Charpentier aura peut-être la fortune—chose regardée comme impossible en France—de réunir et de mettre en contact des gens d'opinion différente, qui s'estiment et s'apprécient, chacun, bien entendu, gardant son opinion.» Et il parle de l'Angleterre, où le soir, dans le même cercle, les antagonistes les plus violents se donnent la main.

Burty joue le rôle de la bonne de l'homme politique, et quand je m'en vais, je ne puis m'empêcher de lui crier: «Vous ne venez pas avec moi, hein!… Allons, vous allez le mener faire pipi, et le coucher!»

A propos de Diaz, une curieuse anecdote. Coquelin aîné racontait qu'étant tout jeune, et gagnant seulement dix-huit cents francs par an, et ayant, avec beaucoup de peine, mis de côté deux cents francs, il avait demandé à Diaz de lui faire un tableautin. Diaz lui écrivait que le tableautin l'attendait, et il trouvait dans l'atelier un tableau beaucoup plus important qu'il ne s'y attendait, et dans un cadre d'au moins trente francs. Un peu honteux, il tirait timidement de sa poche une enveloppe, où étaient deux billets de cent francs. Diaz ouvrait l'enveloppe, dépliait les deux billets, puis, lui tirant l'oreille, lui disait: «Jeune homme, c'est trop!»—et il lui rendait un billet.

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Mercredi 1er février.—Un Anglais chez Renan: «M. Renan?