Jeudi 3 mai.—Ce soir, chez Burty, le prince Sayounsi dit, que trois choses avaient étonné et charmé son goût japonais: les fraises, les cerises, les asperges.
Il disait aussi maintenant, rêver tout haut, tantôt en français, tantôt en japonais. Comme on le questionnait, et qu'on lui demandait, dans quelle langue, se formulaient ses idées, il nous avouait que les choses de droit, les choses artificielles venaient à lui, sous des formules françaises; les choses naturelles, les choses d'amour et autres, sous des formules japonaises.
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Samedi 5 mai.—Hier au dîner, donné à l'occasion du départ de Tourguéneff pour la Russie, on cause amour, de l'amour qui est dans les livres.
Je dis que l'amour, jusqu'à présent, n'a pas été étudié dans le roman, d'une manière scientifique, et que nous n'en avons présenté que la part poétique. Zola, qui a amené la conversation sur ce sujet, un peu à propos de son nouveau livre, déclare que l'amour n'est pas un sentiment particulier, qu'il ne prend pas les êtres aussi absolument qu'on le peint, que les phénomènes qu'on y rencontre, se retrouvent dans l'amitié, dans le patriotisme, et que l'intensité grande de ce sentiment n'est amenée que par la perspective de la copulation.
Tourguéneff soutient, lui, que ça n'est pas… Il prétend que l'amour est un sentiment qui a une couleur toute particulière, et que Zola fera fausse route, s'il ne veut pas admettre cette couleur, cette chose qualitative… Il affirme que l'amour produit chez l'homme, un effet que ne produit aucun autre sentiment… que c'est chez l'être véritablement amoureux, comme si on retranchait sa personne…
Il parle d'une pesanteur au cœur qui n'a rien d'humain… Il parle des yeux de la première femme qu'il a aimée comme d'une chose tout à fait immatérielle… et qui n'a rien à faire avec la matérialité.
Dans tout ceci, il y a un malheur, c'est que ni Flaubert, en dépit de l'exagération de son verbe en ces matières, ni Zola, ni moi, n'avons été jamais très sérieusement amoureux, et que nous sommes incapables de peindre l'amour. Il n'y aurait que Tourguéneff pour le faire; mais il lui manque justement le sens critique, que nous aurions pu y mettre, si nous avions été amoureux à son image.
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Dimanche 13 mai.—Nulle part comme au Japon, la vénération de la création et de la créature, quelque infime qu'elle soit. Nulle part ce regard religieusement amoureux de la petite bestiole, et qui la recréée avec l'art, dans son rien microscopique.