Il y a, dans le petit salon où je suis introduit, deux commodes étagées l'une sur l'autre et un grand cadre sculpté, posé à terre, couvre tout un panneau de la pièce. Il est neuf heures et l'on dîne. J'entends la voix de Hugo se mêler aux rires des femmes, au bruit des assiettes.

Il quitte poliment le dîner, et vient me trouver. En homme d'intelligence polie, il me parle dès d'abord de la mort, qu'il considère comme n'étant pas un état d'invisibilité pour nos organes. Il croit que les morts aimés nous entourent, sont présents, écoutent la parole qui s'occupe d'eux, jouissent du souvenir de leur mémoire. Il finit en disant: «Le souvenir des morts, loin d'être douloureux, est pour moi une joie.»

Je le ramène à lui, à RUY-BLAS. Il se plaint de la demande, qui lui est faite d'une nouvelle pièce de son répertoire. La répétition d'une pièce, ça l'empêche d'en faire une autre, et comme, dit-il, il n'a plus que quatre ou cinq années à produire, il veut faire les dernières choses qu'il a en tête. Il ajoute: «Il y a bien un moyen terme, j'ai des amis excellents et très dévoués, qui veulent bien s'occuper de tout le détail, mais tous les mécontents, tous les non satisfaits de Meurice et de Vacquerie, en réfèrent à moi, me dérangent. Au fond il faudrait s'éloigner.»

Puis il parle de sa famille, de sa généalogie lorraine, d'un Hugo, grand brigand féodal, dont il a dessiné le château, près de Saverne, d'un autre Hugo, enterré à Trèves, qui a laissé un missel mystérieux, enfoui sous une roche appelée «la Table» près de Saarbourg, et qu'a fait enlever le roi de Prusse.

Il raconte longuement cette histoire, la semant de détails bizarres de cette archéologie moyenâgeuse, qu'il aime, et dont il fait si souvent emploi dans sa prose et dans sa poésie.

A ce moment, a lieu dans le salon une irruption de femmes, un peu dépeignées, un peu allumées par le vin d'un cru périgourdin, qu'on vient de baptiser: le cru de Victor Hugo, une véritable invasion de bacchantes bourgeoises. Je me sauve.

Hugo me rattrape dans l'antichambre, et me fait très gentiment, devant la banquette, un petit cours d'esthétique, qui, tout en s'adressant à moi, me semble l'historique des évolutions de son esprit. «Vous êtes, me dit-il, historien, romancier,—je passe les choses délicatement flatteuses, dont il me gratifie,—vous êtes un artiste. Vous savez combien je le suis! Je passerai des journées devant un bas-relief… Mais cela est d'un âge… Plus tard, il faut la vision philosophique des choses, c'est la seconde phase… Plus tard encore, et en dernier, il faut entrer dans la vie mystérieuse des choses, ce que les anciens appelaient arcana: les mystères des avenirs des êtres et des individus.» Et il me serre la main en me disant: «Réfléchissez à ce que je vous dis?»

En descendant l'escalier, tout en étant touché de la grâce et de la politesse de ce grand esprit, il y avait, au fond de moi, une ironie pour cet argot mystique, creux et sonore, avec lequel pontifient des hommes comme Michelet, comme Hugo, cherchant à s'imposer à leur entourage, ainsi que des vaticinateurs ayant commerce avec les dieux.

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Dimanche de Pâques 1er avril.—Au lit, où je passe ma journée, je pense combien cette semaine sainte m'est mauvaise, depuis des années, combien elle emporte de ma vitalité, à chaque renouveau des printemps. Je ne peux traverser les tiédeurs et les frigidités de l'air, je ne peux vivre dans l'aigreur de l'atmosphère du printemps, sans être malade, et malade d'un certain malaise qui me met en communication avec la mort.