Théo me montre, avec une satisfaction de débutant, la nouvelle édition d'ÉMAUX ET CAMÉES, toute fraîche sortie des presses, et où Jacquemart a fait son portrait, en une espèce de poète de l'antiquité. Et comme je lui dis:

—«Mais, Théo, vous ressemblez à Homère, là-dedans?

—Oh, tout au plus à un Anacréon triste!» reprend-il.

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Mercredi 15 mai.—Aujourd'hui a lieu le mariage d'Estelle, la fille de Théophile Gautier, à l'église de Neuilly, encore toute trouée des éclats d'obus de la Commune.

Au Dominus vobiscum, Théo s'est levé, et a répondu au curé par un beau salut, avec le geste bénisseur d'un grand prêtre de Jupiter…. Un peu de tristesse montait toutefois sur la gaîté artificielle et de commande, à voir au déjeuner la fatigue maladive de Théo. Du reste pour les gens superstitieux, les mauvais présages n'ont pas manqué. On s'est cogné à l'église contre le convoi d'un amiral espagnol, dont la tenture portait un grand G, et la mariée cassait son verre.

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Lundi 20 mai.—J'avais déjà remarqué plusieurs fois, combien sous le soleil, l'ombre portée des choses servait aux Japonais pour leurs dessins. Hier j'ai été confirmé dans ma remarque d'une manière saisissante. La lune éclairait le perron, et dessinait sur le mur nouvellement peint, une branche de laurier. Cette branche de laurier, on la voyait en la tache estompée et un peu bleuâtre, dans le modèle flou, dans le camaieu tendre, d'un branchage sur une potiche.

Le mariage de Sardou et de Mlle Soulié est original. Un graveur qui travaillait d'après un tableau de la galerie de Versailles, va demander quelque chose à Soulié, et tombe dans le déjeuner de la famille. Soulié l'invite à partager le déjeuner. Le graveur s'excuse, en lui disant que Sardou l'attend en bas. Soulié l'invite à aller chercher l'auteur de MADAME BENOITON. Sardou voit la jeune fille… Et il devient amoureux, ainsi que pourrait le devenir un personnage de ses pièces.

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