Mardi 4 juin.—Ce soir, au dîner des Spartiates, Robert Mitchell, fait prisonnier à Sedan, et enfermé dans une citadelle, pour avoir refusé le salut à un officier prussien, racontait que sa grande distraction, était de voir faire l'exercice, d'être témoin des soufflets, que les officiers donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair ainsi frappée, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.
Il raconte encore que, chargé par des officiers de la garde impériale d'offrir à l'Empereur leurs personnes et leurs hommes, s'il voulait tenter une sortie, s'il voulait se frayer un passage, au moment où il abordait l'Empereur sur la route de Mézières, un obus éclata entre lui et le cheval de l'Empereur, tuant du monde à droite et à gauche, et lui enlevant à lui, Mitchell, un morceau de son soulier: «L'Empereur, dit-il, resta impassible, il était beaucoup moins ému que moi!»
Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de bouches qui prudhommisent où hystérisent des lieux communs, ainsi que celle d'Aubryet, c'est une bonne fortune de rencontrer un causeur à la parole judicieuse, relevée d'une pointe d'ironie parisienne.
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Lundi 10 juin.—Je suis, ce soir, au chemin de fer, à côté d'un ouvrier complètement saoul, qui répète à tout instant: «Non, je ne la foutrais pas, quand on me donnerait tout Paris… oui tout Paris, non je ne la foutrais pas!» Et ce rabâchage, un peu bredouillant, est coupé de petits rires intérieurs, et d'imitations de vagissements d'enfants à la mamelle. L'on pardonne à cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va à son enfant, à sa petite fille.
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Mardi 11 juin.—Un adorable mot d'une vieille femme galante, devenue dévote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait à une amie: «Tu ne sais pas, comme maintenant il est charmant… comme il est doux, même quand il est malade… et puis, comme il est bon pour le bon dieu!»
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Mardi 11 juin.—Ce soir, l'ancien dîner de Magny, réduit par le dîner, que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centième représentation de RUY-BLAS, se relève et ressemble presque à un de nos bons dîners, du temps de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On parle des Troglodytes; de fragments générateurs de métaux, rapportés du Groënland, et qu'expérimente dans le moment Berthelot; de statues égyptiennes du troisième siècle, découvertes dans une pyramide, et démontrant, comme moderne, l'introduction du hiératisme dans l'art égyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littérature, et n'ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue sans laisser de trace matérielle. On parle de l'insénescence du sens intime et des trois moi de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.
On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de millions d'années. C'est l'occasion pour Berthelot, de peindre pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le feu grisou comme bon dieu.