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Mardi 28 mai.—On cherchait aujourd'hui les raisons de la puissance de résistance des hommes, nés autour de l'année 1800. On la mettait sur le compte de l'équilibre du système nerveux, de l'abstention du tabac. Cette puissance ne la doivent-ils pas plutôt à la virginité de leur jeunesse. C'est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d'autres. Guizot et Hugo, ont pu devenir des érotiques, leur prime jeunesse a été chaste. Et Saint-Victor rappelait que Marc-Aurèle remercia Frontin, de l'avoir éloigné de la volupté et de la femme; jusqu'à l'âge d'homme.
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Dimanche 1er juin.—Avec les années, le vide que m'a laissé la mort de mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m'attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J'ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d'acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche jardinier.
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Lundi 3 juin.—Aujourd'hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à deux mains, son verre à Bordeaux, et l'entends dire: «Voyez le tremblement que j'ai dans les doigts!» Et il me parle d'une maladie de cœur en germe, d'un commencement de maladie de vessie, d'une menace de rhumatisme articulaire.
Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu'en notre temps, et jamais cependant le travail n'a été plus actif, plus incessant. Malingre et névrosifié, comme il l'est, Zola travaille tous les jours de neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C'est ce qu'il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner sa vie: «Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j'aie de la volonté, je suis de ma nature l'être le plus faible et le moins capable d'entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l'idée fixe, qui me rendrait malade, si je n'obéissais pas à son obsession.»
Tout en taillant une pièce, dans THÉRÈSE RAQUIN, il est, dans le moment, en train de chercher un roman sur les Halles, tenté de peindre le plantureux de ce monde.
Et une partie de la journée, je cause avec cet aimable malade, dont la conversation se promène, d'une manière presque enfantine, de l'espérance à la désespérance. «Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service. Il lui a fait facile le travail, qu'il avait autrefois très difficile. C'était une espèce d'afflux d'idées et de formules, s'engorgeant à tel point, qu'il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher la plume. Aujourd'hui c'est un flux réglé, un courant moins abondant, mais coulant sans encombre.»
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