—Oh le soir même, en rentrant, ou au plus tard, le lendemain matin.
Il n'y a aucun danger de confusion sous ce rapport.
—Je fis remarquer à M. de Goncourt que l'humeur de M. Renan ne provenait pas seulement de la prétendue infidélité du phonographe, mais aussi de ce qu'il se soit permis de dévider ses confidences.
—Oui, je sais, me dit M. de Goncourt, M. Renan me traite de «monsieur indiscret». J'accepte le reproche, et n'en ai nulle honte, mes indiscrétions n'étant pas des divulgations de la vie privée, mais tout bonnement des divulgations de la pensée, des idées de mes contemporains: des documents pour l'histoire intellectuelle du siècle.
«Oui, je le répète, insista M. de Goncourt, avec un geste et un accent de conviction et de sincérité frappante, je n'en ai nulle honte, car depuis que le monde existe, les Mémoires un peu intéressants n'ont été faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant, au bout des vingt ans où ils ont été écrits, et où ils devaient être publiés—ce dont, humainement parlant, je ne puis avoir le remords.
—Avant de partir, j'avais demandé à M. de Goncourt, s'il savait ce qui avait pu exciter M. Renan, en dehors des raisons apparentes à sortir, aussi complètement et si brusquement, de son ordinaire scepticisme. M. de Goncourt sourit sans répondre.
—J'insinuai alors que M. Renan avait des ambitions politiques, que le siège de Sainte-Beuve devait hanter ses rêves, et que ses paradoxes d'autrefois pouvaient le gêner dans sa nouvelle carrière.»
Oui, mon sourire avait dit ce que M. Jules Huret insinuait.
Et ma foi, la main sur la conscience, j'ai la conviction, que si le penseur philosophe n'était pas travaillé par des ambitions terrestres, il ne désavouerait pas devant le public «ses idées générales» de cabinet particulier.
Un dernier mot. Je me suis refusé à répondre de suite à M. Renan. J'ai voulu qu'au revers de ma réponse, il y eut ce volume imprimé, qui, je le répète une seconde fois, doit apporter à l'esprit de tout lecteur indépendant et non prévenu contre moi, la certitude que selon l'expression de M. Magnard, dans le FIGARO, mes conversations de celui-ci ou de celui-là, «suent l'authenticité.»