Remontons à ces dernières années, aux années précédant la polémique qui s'est élevée entre M. Renan et moi. Voici ce que j'écrivais dans le dernier volume de la première série de mon Journal.
L'homme (Renan) toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du Doute, la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science.
Voyons, est-ce le langage d'un ennemi, d'un écrivain prêt à dénaturer méchamment les paroles de l'homme, dont il redonne les conversations? N'est-ce pas plutôt le langage d'un ami de l'homme, mais parfois, je l'avoue, d'un ennemi de sa pensée, ainsi que je l'écrivais dans la dédicace du volume, qui lui était adressé.
En effet tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de conventions humaines, que des esprits plus humbles, des gens comme moi, manquant «d'idées générales» vénèrent encore, et nul n'ignore qu'il y a une tendance chez ces grands penseurs, à voir, en cette heure, dans la religion de la Patrie, une chose presque aussi démodée que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie, une tendance à mettre l'Humanité au-dessus de la France: des idées qui ne sont pas encore les miennes, mais qui sont incontestablement dans l'ordre philosophique et humanitaire, des idées supérieures à mes idées bourgeoises.
Et c'est tout ce que mettent au jour mes conversations. Car je n'ai jamais dit que M. Renan se fût réjoui des victoires allemandes ou qu'il les trouvât légitimes, mais j'ai dit qu'il considérait la race allemande, comme une race supérieure à la race française, peut-être par le même sentiment que Nefftzer,—parce qu'elle est protestante. Eh mon dieu, ce n'est un secret pour personne que l'engouement, pendant les deux ou trois années qui ont précédé la guerre, que l'engouement de nos grands penseurs français pour l'Allemagne, et les dîneurs de Magny ont eu, pendant ces années, les oreilles rebattues de la supériorité de la science allemande, de la supériorité de la femme de chambre allemande, de la supériorité de la choucroute allemande, etc., etc., enfin de la supériorité de la princesse de Prusse sur toutes les princesses de la terre.
Et quelqu'inintelligent, M. Renan, que vous vouliez me faire passer auprès du public, il me restait, en 1870, encore assez de mémoire pour ne pas confondre l'Allemagne de Goethe et de Schiller avec l'Allemagne de Bismarck et de Moltke, et je n'ai jamais eu assez d'imagination, pour inventer, dans mes conversations, des interruptions comme celle de Saint-Victor.
Puis, M. Renan, on n'accuse pas les gens de radotage, de brutalité, de perte de sens moral, sur les lectures de cousins et d'amis. A quelque hauteur où vous ait placé l'opinion, on veut bien descendre à lire soi-même, les gens qu'on maltraite ainsi. Vous m'écrasez, il est vrai, et vous me le dites trop, de la hauteur des milliers de pieds cubes de l'atmosphère intellectuelle, dans laquelle vous planez, vous gravitez, vous «tourneboulez» au-dessus de moi,—ainsi que s'exprimait René François, prédicateur du Roy, en son ESSAY DES MERVEILLES DE NATURE… Un conseil, M. Renan, on a tellement grisé votre orgueil de gros encens, que vous avez perdu le sens de la proportion des situations et des êtres. Certes c'est beaucoup, en ce XIXe siècle, d'avoir inauguré, sur toute matière, sur tout sentiment, détachée de toute conviction, de tout enthousiasme, de toute indignation, la rhétorique sceptique du pour et du contre; d'avoir apporté le ricanement joliment satanique d'un doute universel; et par là-dessus encore, à la suite de Bossuet, d'avoir été l'adaptateur à notre Histoire sacrée, de la prose fluide des romans de Mme Sand. Certes c'est beaucoup; je vous l'accorde, mais point assez vraiment, pour bondieuser, comme vous bondieusez, en ce moment, sur notre planète,—et je crois que l'avenir le signifiera durement à votre mémoire.
Mais revenons à ma juste et légitime défense, et donnons ici un extrait de mon interview dans l'ÉCHO DE PARIS, avec M. Jules Huret qui a très fidèlement rapporté mes paroles.
—«J'affirme que les conversations données par moi, dans les quatre volumes parus, sont pour ainsi des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j'ai la foi que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire vrais, les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.
—Vos souvenirs étaient sans doute très frais, quand vous les écriviez.