* * * * *

Lundi 3 novembre.—Dans les lettres on a un certain nombre d'amis, qui cessent tout à coup d'être de vos connaissances, dès qu'ils ne vous croient plus susceptibles de faire du bruit.

Rien n'est comparable à l'état, à la fois stupide et heureux, que vous donne une journée de jardinage, à l'air vif et froid de ce premier mois de l'hiver. Rentré à la maison, à la chaleur de votre feu, une espèce d'ensommeillement s'empare de vous, une plaisante immobilité monte dans vos jambes et vos bras fatigués. On dit bonsoir aux projets de la soirée, et l'on s'isole paresseusement dans un tête-à-tête vague avec soi-même, dans un néant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami, vous sortirait le plus désagréablement du monde.

* * * * *

15 novembre.—Les partis politiques ressemblent, dans ce moment, à ces gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emporté.

* * * * *

5 décembre.—Devant le feu de la chambre d'en haut, qui sert de fumoir chez la princesse, après dîner, nous nous demandions, avec Berthelot, si la science pure, bellement abstraite, et contemptrice de l'industrialisme, n'est pas, comme l'art, le fait des sociétés aristocratiques.

Berthelot avoue que les États-Unis ne s'occupent, ne s'emparent de nos découvertes, rien que pour l'application. Cette Italie qu'il croyait, après sa rénovation, reprendre un élan, et redevenir quelque peu l'Italie du XVIe siècle, il constate tristement qu'elle imite maintenant les États-Unis, et est obligé de déclarer que les vrais et désintéressés savants qu'elle possède encore, sont des savants de la vieille génération: «On sait très bien, dit-il, comment se fait une vocation, c'est par l'action sur l'imagination des enfants, des jeunes gens, du rôle que joue dans les conversations autour d'eux, un individu de leur famille ou de leur connaissance. Eh bien! dans les sociétés, où, ce rôle est pris par l'argent, il n'y a plus de recrutement pour les carrières de gloire. Dans ce pays, qu'est-ce qu'il arrive, lorsque les instincts du jeune homme sont par trop scientifiques, il se met dans une carrière satisfaisant à moitié ses goûts, à moitié son désir d'enrichissement, il devient ingénieur de chemin de fer, directeur d'usine, directeur de produits chimiques… Déjà cela commence à arriver en France, où l'École polytechnique ne fait plus de savants.»

Et la conversation continuant, Berthelot ajoutait: «Que la science moderne, cette science qui n'a guère que cent ans de date, et qu'on dote d'un avenir de siècles, lui semblait presque limitée par les trente années du siècle dans lequel nous vivons. Un homme qui sait les trois langues dans lesquelles se fait actuellement la science, peut se tenir aujourd'hui au courant. Mais voilà les Russes qui se mettent de la partie. Qui sait le russe parmi nous? Bientôt tout l'Orient y viendra. Alors… Puis le nombre et l'inconnu des sociétés scientifiques. Aujourd'hui, j'ai reçu un diplôme de Bethléem, qui me nomme membre de la Société, je sais par le timbre qui porte New-York, que c'est en Amérique, et voilà tout… N'y a-t-il pas des Sociétés en Australie, ayant déjà publié sur l'histoire naturelle, des travaux de la plus grande importance… Un jour il sera impossible de connaître seulement les localités scientifiques… Et la mémoire pourra-t-elle suffire… Pensez-vous qu'à l'heure présente, pour ma partie, il y a, par an, huit cents mémoires dans les trois langues, anglaise, allemande, française!»

Et il termine, en disant qu'il pense que ça finira, comme en Chine, où il croit à une science primordiale complètement perdue, et réduite et tombée à des recettes industrielles.