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Mercredi 4 février 1874.—Un trait de Balzac, que ne connaîtront peut-être pas ses biographes futurs.

Le vieux Giraud racontait, ce soir, qu'il était voisin du directeur de l'hospice Beaujon, et que celui-ci voisinait avec lui, tous les jours. Une fois, le directeur lui dit: «J'ai une mourante très distinguée, qui se dit la sœur de Balzac. Comme cela me répugne de la mettre entre quatre planches, j'ai été voir Balzac, et lui ai demandé 16 francs pour un cercueil.

Balzac m'a dit: «Cette femme ment, je n'ai pas de sœur à l'hôpital.» Ma foi, cette femme m'intéressait, j'ai de ma poche acheté le cercueil.»

Les années se passent, le peintre et le directeur d'hôpital voisinent, comme par le passé. Un matin, le directeur arrive chez Giraud, tout bouleversé: «Vous vous rappelez mon histoire de la sœur de Balzac, hein?… Vous ne savez pas ce qui vient de m'arriver?… Balzac m'a fait demander aujourd'hui… Je l'ai trouvé mourant, ainsi que les journaux l'annonçaient: «Monsieur, s'est-il écrié, en me voyant, je vous ai dit que cette femme pour laquelle vous êtes venu me demander un cercueil, n'était pas ma sœur, c'est moi qui ai menti. J'ai voulu vous avouer cela, avant de mourir.[1]»

[Note 1: Le récit a un caractère de vérité, mais quelle est cette sœur, dont les biographes ne parlent pas. Est-ce une sœur naturelle? Ne serait-ce pas plutôt une belle-sœur.—La véracité de mon récit a été confirmée par un article d'Arsène Houssaye, dans le FIGARO et l'ÉCHO DE PARIS.]

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Dimanche 8 février.—Ce soir, en dînant chez Flaubert, Alphonse Daudet nous racontait son enfance, une enfance hâtive et trouble. Elle s'est passée au milieu d'une maison sans argent, sous un père changeant tous les jours d'industrie et de commerce, dans le brouillard éternel de cette ville de Lyon, déjà abominée par cette jeune nature amoureuse de soleil. Alors des lectures immenses—il n'avait pas douze ans—des lectures de poètes, de livres d'imagination qui lui exaltaient la cervelle, des lectures fouettées de l'ivresse produite par des liqueurs chipées à la maison, des lectures promenées, des journées entières, sur des bateaux qu'il décrochait du quai.

Et dans la réverbération brûlante des deux fleuves, ivre de lecture et d'alcool sucré,—et myope comme il l'était—l'enfant arrivait à vivre, ainsi que dans un rêve, une hallucination, où, pour ainsi dire, rien de la réalité des choses ne lui arrivait.

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