Jeudi 12 février.—J'ai dîné hier avec des vaudevillistes, parmi lesquels il y avait Labiche, l'auteur du CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE.

C'est un homme grand, gros, gras, glabre, au nez sensuel et turgescent, dans une physionomie placide et charnue. Avec le sérieux implacable, le sérieux presque cruel de tous les comiques du dix-neuvième siècle, le dit Labiche lâche des mots drôles, des mots faisant rire les gens qui ont le rire facile. Du reste, il faut avouer qu'il a eu le plus grand succès, en racontant qu'il a été nommé maire—il est maire, à ce qu'il paraît, d'une localité en Sologne—nommé maire, après avoir mandé à son préfet, qu'il était le seul homme de sa localité, qui se mouchât dans un mouchoir.

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Vendredi 13 février.—Hier, j'ai passé mon après-midi dans l'atelier d'un peintre, nommé Degas.

Après beaucoup de tentatives, d'essais, de pointes poussées dans tous les sens, il s'est énamouré du moderne, et dans le moderne, il a jeté son dévolu sur les blanchisseuses et les danseuses. Je ne puis trouver son choix mauvais, moi qui dans MANETTE SALOMON, ai chanté ces deux professions, comme fournissant les plus picturaux modèles de femmes de ce temps, pour un artiste moderne. En effet, c'est le rose de la chair, dans le blanc du linge, dans le brouillard laiteux de la gaze: le plus charmant prétexte aux colorations blondes et tendres.

Et Degas nous met sous les yeux des blanchisseuses, des blanchisseuses, tout en parlant leur langue, et nous expliquant techniquement le coup de fer appuyé, le coup de fer circulaire, etc., etc.

Défilent ensuite les danseuses. C'est le foyer de la danse, où sur le jour d'une fenêtre, se silhouettent fantastiquement des jambes de danseuses, descendant un petit escalier, avec l'éclatante tache de rouge d'un tartan au milieu de tous ces blancs nuages ballonnants, avec le repoussoir canaille d'un maître de ballets ridicule. Et l'on a devant soi, surpris sur la nature, le gracieux tortillage des mouvements et des gestes de ces petites filles-singes.

Le peintre vous exhibe ses tableaux, commentant, de temps en temps, son explication par la mimique d'un développement chorégraphique, par l'imitation, en langage de danseuse, d'une de leurs arabesques,—et c'est vraiment très amusant de le voir, les bras arrondis,—mêler à l'esthétique du maître de danse, l'esthétique du peintre, parlant du boueux tendre de Velasquez et du silhouetteux de Mantegna.

Un original garçon que ce Degas, un maladif, un névrosé, un ophtalmique à un point, qu'il craint de perdre la vue, mais par cela même un être éminemment sensitif, et recevant le contre-coup du caractère des choses. C'est jusqu'à présent l'homme que j'ai vu le mieux attraper, dans la copie de la vie moderne, l'âme de cette vie.

Maintenant réalisera-t-il jamais quelque chose de tout à fait complet?
Je ne sais. Il me paraît un esprit bien inquiet.