Le général se sent écouté, et il parle, il parle beaucoup, et de beaucoup de choses et de personnes.

«Je n'ai connu, dit-il, un moment après, que deux passionnés, mais deux vraiment passionnés de la gloire, et c'étaient les seuls dans l'armée: Espinasse et de Lourmel.

«J'étais aux Tuileries avec Espinasse, au moment où la guerre d'Italie
était déclarée. Les ministres voulaient que l'Empereur ne quittât pas la
France, et tâchaient de se faire appuyer par l'Impératrice. Pendant ce,
Espinasse maugréait dans ses moustaches. L'Impératrice l'interpelle:

—Espinasse, dites-moi donc ce que vous avez à vous démener, comme un lion en cage, dans votre coin?

—Je dis, Majesté, que si l'Empereur qui veut cette guerre ne vient pas avec nous en Italie, il se conduit comme le dernier des rois fainéants!

—Ce diable d'Espinasse a peut-être bien raison,» dit en souriant l'Empereur, qui rentrait.

«Lourmel, un garçon charmant, avec une élégance, un chic à lui seul. Le matin d'Inkermann, je le trouve au petit jour, en bottes vernies, en culotte blanche, en gants frais, tout cela battant neuf, et alors que je lui disais: «—Comme tu es joli, aujourd'hui, pourquoi ça?—Tu veux, mon cher, qu'on mette en terre de Lourmel, à la façon d'un pauvre diable.»

«Je l'ai rencontré, ce cher ami, quand on l'a rapporté blessé mortellement. En passant il m'a dit: «Je suis bien hypothéqué!» Et comme je cherchais à le rassurer sur la force de sa constitution, faisant allusion à la mort de mon frère, tué quelques jours avant, il me jeta: «Hodie tibi, cras mihi

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Vendredi 5 janvier.—Jamais un auteur ne s'avoue que, plus sa célébrité grossit, plus son talent compte d'admirateurs incapables de l'apprécier.