Après la représentation, je vais serrer la main de Flaubert, dans les coulisses. Je le trouve sur la scène déjà vide, au milieu de deux ou trois Normands, à l'attitude consternée des gardes d'Hippolyte. Il n'y a plus sur les planches, un seul acteur, une seule actrice. C'est une désertion, une fuite autour de l'auteur. On voit les machinistes, qui n'ont pas terminé leur service, se hâter avec des gestes hagards, les yeux fixés sur la porte de sortie. Dans les escaliers, dégringole silencieusement la troupe des figurants. C'est à la fois triste et un peu fantastique, comme une débandade, une déroute dans un diorama, à l'heure crépusculaire.

En m'apercevant, Flaubert a un sursaut, comme s'il se réveillait, comme s'il voulait rappeler à lui sa figure officielle d'homme fort: «Eh bien, voilà!» me dit-il avec de grands mouvements des bras colères, et un rire méprisant qui joue mal le «Je m'en fous!». Et comme je lui dis que la pièce se relèvera à la seconde, il s'emporte contre la salle, contre le public blagueur des premières.

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Dimanche 15 mars.—Je trouve Flaubert assez philosophe à la surface, mais avec les coins de la bouche tombants, et sa voix, tonitruante, est basse, par moments, comme une voix qui parlerait dans la chambre d'un malade.

Après le départ de Zola, il s'est échappé, à me dire, avec une amertume concentrée: «Mon cher Edmond, il n'y a pas à dire, c'est le four le plus carabiné….» Et, au bout d'un long silence, il laisse tomber de ses lèvres: «Il y a des écroulements comme cela!»

Au fond, cette chute est déplorable pour tout fabricateur de livres: pas un de nous ne sera joué d'ici à dix ans.

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Mercredi 8 avril.—Quelle carrière suivie contre vents et marée, jusqu'aux années ultimes du dernier survivant. Il ne naît pas, tous les jours, pour écrire l'histoire d'une école de peinture, deux hommes ayant fait de sérieuses études de peinture, deux hommes qui, indépendamment de cette compétence, se trouvent être à la fois des érudits et des stylistes. Il se pourrait bien même, que cela fût arrivé pour la première fois.

Eh bien, pour le livre, sorti de cette collaboration, pour l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, les articles, sauf un article de Banville, d'ordinaire très lyrique à l'endroit de ses amis, tous les articles sont des appréciations fadement bienveillantes, et telles que le journalisme en consacre au livre d'un agent de change, qui dresse le catalogue de sa galerie de tableaux.

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