Mardi 14 avril.—Dîner chez Riche, avec Flaubert, Tourguéneff, Zola, Alphonse Daudet. Un dîner de gens de talent qui s'estiment, et que nous voudrions faire mensuel, les hivers suivants.
On débute par une grande dissertation sur les aptitudes spéciales des constipés et des diarrhéiques, en littérature, et de là, on passe au mécanisme de la langue française.
A ce propos, Tourguéneff dit à peu près cela: «Votre langue, messieurs, m'a tout l'air d'un instrument, dans lequel les inventeurs auraient bonassement cherché la clarté, la logique, le gros à peu près de la définition, et il arrive que l'instrument se trouve manié aujourd'hui par les gens les plus nerveux, les plus impressionnables, les moins susceptibles de se satisfaire de l'à peu près.»
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Jeudi 16 avril.—Cette jolie petite tête d'Armand, je l'ai vue, il n'y a pas dix jours, si espièglement heureuse dans sa convalescence, si remueuse, si éveillée, sur son oreiller, de la vie qui revenait.
Aujourd'hui, à quatre heures, sur cet oreiller, à la lueur du grand cierge pascal peint et doré que le pape donna à son père, je revois la tête du pauvre enfant, avec de grands bleuissements sous ses yeux fermés, avec l'affreuse rétractation de ses lèvres violettes, sur le blanc des dents. Je la revois, à neuf heures, cette tête aimée, blanche de la pâleur d'un lys flétri, qui serait éclairé par un clair de lune.
L'enfant est mort d'une méningite, de cette inhumaine maladie, qui s'attaque aux mieux portants. Son délire, ce délire particulier aux maladies du cerveau, et qui fait, aux vieux comme aux jeunes, repasser, dans les dernières heures de l'agonie, les sensations de leur vie—son délire était à la fois doux et déchirant. Il ne parlait que de roses que ses petites mains cherchaient à rassembler en bouquet, pour sa bonne amie, la sœur qui le soignait, il ne parlait que de bouvreuils que ses petites mains s'efforçaient à attraper dans le vide, pour les mettre dans le giron de sa mère, et sa voix expirante répétait toutes les gaies chansons italiennes, que sa première enfance avait entendues, dans la baie de Naples.
Je ne crois pas aux maladies du cerveau ressemblant à des coups de foudre. Cet enfant n'était pas plus intelligent, pas plus spirituel qu'un autre, mais cet enfant avait une faculté que je n'ai jamais rencontrée, poussée à ce développement chez aucun autre: la faculté de la sensation. Je n'ai jamais vu un enfant jouir, comme lui, du parfum d'une fleur, de la vue d'une jolie femme bien habillée, du confort d'un bon fauteuil du toucher d'une chose agréable. Et son toucher à lui était particulier, on peut dire que c'était une caresse. Non je n'ai jamais rencontré des sens procurant à un être, par le contact des choses, un épanouissement sensuel semblable, une félicité pareille. C'était la faculté supérieure de ce petit cerveau, une faculté anormale, et les facultés anormales d'un cerveau, quelles qu'elles soient, sont toujours menacées d'une méningite.
Le spectacle de cette mort est horrible. La mère, cette frêle femme, s'est donné pour tâche d'être forte pour elle et son mari, et, sans une larme, elle veille à tout, elle fait tout, elle touche à tout, avec un corps tout d'une pièce, et des gestes automatiques qui font peur. J'étais tout à l'heure dans sa chambre, devant son armoire à glace. Je n'oublierai jamais la douce voix artificielle, qu'elle a prise pour me dire de me déranger, et le haut-de-corps désespéré, avec lequel, l'armoire ouverte, elle a jeté sur ses bras, deux draps—les draps pour ensevelir son cher enfant.
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