Fin d'avril.—A l'heure qu'il est, en littérature, le tout n'est pas de créer des personnages, que le public ne salue pas comme de vieilles connaissances, le tout n'est pas de découvrir une forme originale de style, le tout est d'inventer une lorgnette avec laquelle vous faites voir les êtres et les choses à travers des verres qui n'ont point encore servi, vous montrez des tableaux sous un angle de jour inconnu jusqu'alors, vous créez une optique nouvelle.
Cette lorgnette, nous l'avions inventée, mon frère et moi, aujourd'hui je vois tous les jeunes s'en servir, avec la candeur désarmante de gens, qui en auraient dans leurs poches, le brevet d'invention.
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10 mai.—Des journées de malaise, de détente morale, des journées passées au lit, dans une vague vie. Là dedans, de temps en temps, la lecture d'un livre que je vais chercher, en chemise, sur la première rangée, à portée de la main: une lecture qui, dans le silence et le recueillement tiède du lit, approche les choses et les faits, comme dans une vision lumineuse. Puis revenant par là-dessus, la somnolence et l'enfoncement dans le vide. Des journées qui ont quelque chose du temps qu'il fait dehors et de ses coups de soleil rapides, dans la monotonie grise du ciel.
Ces jours-là, j'aime à lire de l'histoire, surtout de la vieille histoire: il me semble que je ne la lis pas, mais bien plutôt que je la rêve.
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Mardi 12 mai.—Mes jeunes amis se marient l'un après l'autre. Aujourd'hui c'est le tour de Pierre Gavarni. Et à l'église, ma pensée va au souvenir du petit enfant qu'il était, quand son père l'a envoyé, la première fois, chez moi.
Après la cérémonie, Pierre m'a entraîné à l'hôtel Talabot, un hôtel au plafond dont j'ai reconnu les peintures. Voillemot, pendant qu'il les peignait pour Billaut, était venu nous chercher, mon frère et moi, pour les admirer. On a déjeuné autour de petites tables improvisées, toutes bruissantes du froufrou de robes heureuses. Le marié, charmant garçon, mais toujours un peu tombant de la lune, hannetonnait là dedans, poussant l'un ou l'autre, dans quelque coin, avec des mains de caresse, vous disant des choses qu'il oubliait de finir, et qu'il terminait par un sourire heureux.
C'était le plus délicieux spectacle de l'ahurissement, produit par l'amour, chez un jeune homme distrait.
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