Lundi 9 novembre.—…La causerie d'après déjeuner s'assoupit peu à peu, on parcourt les journaux.
Enfin il est deux heures, la princesse se met à sa table, et commence mon portrait. Peu à peu le silence se fait dans l'atelier. L'on n'entend plus que le bruit de l'effacement du morceau de gomme élastique du général Chauchard, le bruit de la taille du crayon de Popelin, le bruit du coucou, les gloussements des petits chiens, les rires étouffés des demoiselles, ainsi que dans le coin d'une classe. La princesse travaille appliquée, absorbée.
De temps en temps, la tête de diable du vieux Giraud apparaît derrière l'épaule ou le gant de Suède de la princesse, et jette «le nez d'un dessin plus fin… le collet n'a pas d'épaisseur». Et aussitôt il disparaît, et retourne aquareller, à sa place, des costumes de fantaisie pour LA HAINE de Sardou.
La princesse travaille toujours. Le jour baisse, elle continue.
Enfin la séance est levée. La princesse se rejette de suite, sans prendre une minute de repos, à sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle dit: «Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est là… je voudrais y broder quelque chose, avec les soies qui sont ici.» Et le morceau de satin blanc et les soies apportés, il faut que Popelin fasse instantanément une fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs, parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette femme une activité merveilleuse.
La lampe a été apportée. La princesse travaille à sa tapisserie, en combinant dans sa tête sa broderie. Mlle Julie Zeller fronce les 75 mètres de garniture de sa robe, Mlle Abbatucci soutache un corsage de jais, Mme de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont rassemblés autour de l'atelier de confection. Giraud, qui a fait une sieste, se réveille tout émerillonné, et adresse des drôleries à Mme de Galbois.
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Jeudi 12 novembre.—Saint-Gratien s'embarque, aujourd'hui, pour visiter l'émaillerie du Bourget. Toute la journée, dans ces ateliers de magie, où l'on voit couper du verre, comme du beurre, et faire avec ce verre, des rosettes, ainsi que l'on en ferait avec du ruban.
Je suis toujours frappé des énergiques dessins, que donne la trituration de l'industrie, dessins que personne n'a tenté de faire. Quel dessin que le jeune homme monté sur un escabeau, soufflant un abat-jour, les joues gonflées.
Dans la partie de l'émaillerie où l'on prépare les plaques pour les rues de Paris, le pittoresque ajustement de l'homme et de la femme, semant l'émail sur la fonte rouge: l'homme avec son mouchoir lui couvrant le bas de la figure: la femme avec ce cache-bouche, terminé par ce long serpent s'enroulant autour de sa ceinture. Et la belle gravité de style que donne aux mouvements, aux attitudes, le danger du métier!