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Vendredi 13 novembre.—A déjeuner, à propos de Zola, dont le nom a été prononcé par moi, et qu'on abîme comme démocrate, je ne puis pas m'empêcher de m'écrier:
«Mais c'est la faute de l'Empire. Zola n'avait pas le sou. Il avait une mère, une femme à nourrir. Il n'avait pas d'abord d'opinion politique. Vous l'auriez eu avec tant d'autres, si on avait voulu. Il n'a trouvé à placer sa copie que dans les journaux démocratiques. Eh bien, en vivant tous les jours avec ces gens, il est devenu démocrate. C'est tout naturel… Ah! princesse, vous ne savez pas quel service vous avez rendu aux Tuileries, combien votre salon a désarmé de haines et de colères, quel tampon vous avez été entre le gouvernement et ceux qui tiennent une plume… Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez achetés, pour ainsi dire, avec votre grâce, vos attentions, vos amitiés, nous aurions été tous deux des éreinteurs de l'Empereur et de l'Impératrice.»
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Samedi 14 novembre.—Fin de journée assez grise. La princesse un peu enrhumée, et qui éternue à se faire sauter le crâne, est chez elle, comme retirée dans la fourrure de son veston bleu. Benedetti souffrant d'un rhumatisme garde la chambre. Mme Guyon et Mme Gautier ont la migraine. Mlle Abbatucci qui a voulu faire des papiers granités, à souffler de l'encre verte dans un pulvérisateur, prise de mal de cœur, a été se coucher.
Dans l'atelier, je suis seul, désœuvré, et un blanc soleil d'hiver éclaire si joliment toutes les choses qui sont là, qu'il me prend la tentation de les décrire. Je veux laisser un souvenir de cette pièce, qui fut vraiment pendant l'Empire, l'aimable domicile du gouvernement de l'art et de la littérature, le gracieux ministère des grâces. Je veux laisser un souvenir ressemblant à la fois à une peinture et à un inventaire de commissaire-priseur, quelque chose qui, dans les temps futurs, permette à ceux qui aimeront la mémoire de la princesse, de la retrouver, de la voir, comme s'ils poussaient la porte de cet atelier, gardé dans la cendre d'une Pompéi.
L'atelier est une grande annexe contre le salon de droite, dont les fenêtres latérales qui n'ont pas été bouchées, forment des niches. Les deux façades dont l'une regarde Catinat, dont l'autre regarde le parc et Montmorency, sont pour ainsi dire deux grandes baies vitrées, par lesquelles le soleil et la lumière entrent à flot. La façade parallèle au salon est percée seulement d'une porte-fenêtre, d'où l'on descend dans l'allée menant au lac d'Enghien.
On entre du salon dans l'atelier, comme par une espèce de petit corridor, fait et reserré entre de grands meubles de marqueterie couronnés d'oiseaux empaillés, de bassins de cuivre orientaux, de cabinets de laque rouge, de petites tables de nacre et d'écaille, de tout un monde de choses, où brillent les reflets des métaux, où éclatent les couleurs des plumages exotiques. Tout à l'entrée, une fontaine émaillée verte et bleue, pour le lavage des doigts salis par le maniement du crayon.
Le passage s'élargit entre des paravents, sur lesquels sont drapées des étoffes de la Chine, des étoffes du Maroc lamées d'or, et contre lesquels sont entrouverts des cartons, laissant voir des bouts de dessins et des papiers de toute couleur.
Si l'on tourne à droite, on trouve dans la baie de l'ancienne fenêtre du salon, un petit canapé vert rayé de blanc, surmonté des médailles, des diplômes que la princesse a reçus aux expositions. Au milieu, figure posée sur le rebord de la fenêtre, une grande photographie représentant le prince impérial. Puis, au mur, dans l'encoignure, un cadre contenant d'immenses papillons du Brésil qui semblent des morceaux d'azur, et une reproduction photographique du tableau du fils Giraud: «le Charmeur.»