Et nous voici devant la grande baie qui regarde Catinat, et devant un amoncellement de meubles et de porcelaines encombrant le vide, avec la profusion qu'aime la princesse. C'est d'un côté une table en marqueterie, surmontée d'une corbeille en porcelaine, de l'autre une table portant un vase jaune impérial, fabriqué par Decker, duquel s'élance un palmier. Entre les deux tables est placé un grand divan, couvert de la perse qui garnit tout le rez-de-chaussée, et met aux plafonds et aux murs son vert d'eau, fleuri de fleurs roses et bleues. Un grand tapis de Perse, tout gai, tout riant, et où dans la pourpre de petits morceaux de blanc ressemblent à des morceaux de papier semés sur la laine, couvre le parquet et tout ce côté de l'atelier.
En avant du divan, une chaise en sparterie, brodée de soie jaune et bleue, et devant le métier à tapisserie de la princesse, où la bande commencée est cachée sous un mouchoir de soie brodé de fleurettes violettes. A côté monte, sur son haut pied, un grand panier en vannerie, orné de nœuds de rubans, contenant les soies de la princesse, dans un fazzoletto rouge, rayé d'or.
Ce coin est le coin du travail de la femme chez la princesse, et le coin de son repos. Là, est le métier à tapisserie, où elle se jette au sortir du dessin et de l'aquarelle. Là, est le grand divan de perse, où, à la tombée de la nuit, à cette heure qui l'attriste, elle fait sa petite sieste mélancolique. Là, est la corbeille des chiens, dormant leur sommeil recroquevillé! Là, est le petit divan vert rayé de blanc, où se tiennent les colloques intimes de la politique, les entretiens d'affaires, les duos de la sollicitation et de la protection, petit canapé qu'elle affectionne, et d'où ses pieds frileux vont chercher, tout à côté, le souffle tiède d'une bouche de calorifère, qui ventile le poil remuant des petits chiens dans leur corbeille.
Dans le grand panneau qui fait face au salon, il y a d'abord dressé contre le mur un immense meuble de marqueterie hollandaise, aux tiroirs en tombeaux, portant sur sa corniche des vases argentés, dans lesquels sont ouverts des parasols japonais.
Puis, c'est un bureau Louis XV, sur lequel la princesse écrit un billet pressé, inscrit un renseignement, une adresse, le nom d'une plante en latin. Sur ce bureau se voient un buvard en maroquin blanc, dont se détache le relief d'un M en bronze doré; un encrier formé par une boule en cuivre, porté par un aigle argenté; un coupe-papier en bois de santal, aux incrustations de nacre; de grands ciseaux dans une gaine de maroquin blanc; un petit agenda disant la date du mois; un petit chronomètre disant l'heure du jour. La galerie du bureau porte, entre deux bouquets de violettes artificielles, un minuscule bronze du grand Empereur en César romain.
Devant la porte qui mène au lac d'Enghien, un vrai capharnaüm. Au milieu se dresse dans un vase, imitant le jaspe sanguin, une fougère arborescente, dont la mousse du pied est becquetée par des oiseaux. D'une flûte de verre bleu monte dans la verdure grêle de la fougère, un bouquet de chrysanthèmes, aux tons foncés de fleurs de velours.
Tournant autour des deux vases, se déroule devant, un petit paravent de poche, où Popelin, sur une toile écrue, a peint des oiseaux et des fleurs, se déroule un porte-photographies en maroquin rouge, contenant les portraits de Popelin, de l'abbé Coquereau, de Benedetti, de Mme Benedetti, de Victor Giraud, du vieux Giraud, du docteur Puysaye. Sur un coin de la table, un petit pupitre en laque, montre exposée, la photographie du tableau de la «Fête-Dieu» de Rousseau, au bas duquel Augier a crayonné des vers.
Et il y a encore sur cette table un petit miroir de poche en ivoire, une gaine à ciseaux de plusieurs grandeurs, un petit panier à franges d'or, un petit sac en maroquin blanc, une pelotte à épingles, des paires de gants salis par le fusain, une carafe à demi remplie de limonade, un voile noir plié,—le voile de la promenade—et j'oubliais un petit pot, où trempent dans l'eau des feuilles de sauge, dont la princesse use pour une inflammation de gencives.
Après la porte recommence le panneau, et c'est un bahut hollandais faisant pendant à l'autre, dans son assez vilaine tonalité jaune. Sur sa corniche, entre deux paons la queue déployée, se renverse un amour tenant un miroir, derrière lequel sont deux harpes dorées, aux fines sculptures Louis XVI. Puis, c'est un enchevêtrement de petites tables, de tabourets, d'une toilette dont des rouleaux de papier de toutes couleurs cachent la glace; d'un chevalet Bonhomme, sur lequel pose une aquarelle, représentant un coucher de soleil dans le parc, qu'on a admiré, il y a deux ou trois jours; d'un fauteuil-balançoire viennois; d'une petite étagère portant à tous les étages, des Bottin, des Dictionnaires, des Almanachs de Gotha.
Seulement deux grands tableaux dans l'atelier. Ces deux grands tableaux, placés aux deux côtés de la porte de sortie, représentent tous deux des paons: l'un est de Philippe Rousseau, l'autre de Monginot.