Maintenant c'est le panneau vitré de la façade du parc. Contre le vitrage monte un rideau vert, qui au milieu de la lumière ensoleillée de tout l'atelier, met une grande ombre sur tout ce côté, sur les liseurs de livres et de revues, assis sur le grand divan du milieu. C'est ordinairement sur ce divan, que prend place le lecteur, quand une lecture est faite à haute voix. Ce côté de l'atelier est le côté de la peinture, du dessin. Dans l'encoignure, dans l'angle de la façade du parc et du mur mitoyen du salon, sur une table est posé le petit pupitre, sur lequel la princesse crayonne ses portraits aux trois crayons. A côté du pupitre, à portée de la main, les crayons, la sanguine, la craie, la gomme élastique employés par la princesse, tous objets qu'elle n'aime pas qu'on touche, disant que les autres sont des sales.

Au-dessus de sa tête, est un cartel Louis XVI, à la sonnerie grave. Derrière elle un second petit divan vert, rayé de blanc, remplit la niche de la fenêtre du salon, qui est comme une petite chapelle des dessins d'Hébert.

Sur le rebord, il y a, enveloppé dans un mouchoir de soie à pois blancs, une copie à l'aquarelle d'un Tiepolo de sa galerie, et sur le Tiepolo, plié et noué par la princesse, avec l'art d'une demoiselle de magasin de chez Boissier, est un petit tablier de soie noire, qu'elle met les jours où elle fait du lavis.

Tout le mur en retour jusqu'au plafond et jusqu'à la porte d'entrée de l'atelier, est garni d'étagères algériennes, d'œufs d'autruches aux pendeloques de perles, de lanternes vénitiennes, de gargoulettes orientales, d'instruments de musique sauvages, encastrés dans les immenses rinceaux que dessinent les palmes de la Semaine Sainte, envoyées par le pape à l'Altesse Impériale, et d'où s'élance de son bâton d'empaillement, un lophophore, cet oiseau de velours noir au collier d'émaux translucides.

Et dans le fouillis des choses, la presse des objets, la confusion des formes et des couleurs, l'on entrevoit encore des photographies de l'Empereur Napoléon III, dans toutes les phases de sa bonne ou de sa mauvaise fortune; on entrevoit les éclairs de rubis et d'émeraude de toute une collection d'oiseaux-mouches dans l'ombre d'une armoire; on entrevoit des aquarelles drolatiques de Giraud représentant des scènes de l'intérieur de la princesse; on entrevoit d'élégiaques têtes d'études d'Amaury Duval; on entrevoit de vieilles gravures représentant Napoléon Ier en costume troubadouresque; on entrevoit des mécaniques en bronze doré pour tenir horizontalement une branche, on entrevoit par l'entrebâillement des panneaux, des tiroirs, des albums, des blocs de papiers à aquarelle, des cornets de cristal hérissés de pinceaux, des tubes, des vessies, une armée de bouteilles d'encres de couleur avec leurs floquets de ruban rouge: tous les ustensiles et tous les outils de la peinture à l'huile, de l'aquarelle, du pastel, du crayonnage,—à l'état de provisions.

* * * * *

Lundi 16 novembre.—La princesse a une qualité charmante, une certaine grâce de cœur à regretter les amis qui partent. Elle parle en phrases douces, et non comédiennes, du désagrément de se séparer, de l'ennui de ne pas toujours continuer cette vie commune, et elle bâtit bientôt dans le rêve et l'impossible humain, une espèce de phalanstère, où l'on mêlerait ses existences jusqu'à la mort. Puis sa parole meurt, et sa figure s'assombrit dans une moue mélancolique, dont il est très difficile au partant de n'être pas touché.

Elle avait dit, il y a quelques instants, à propos de chaussettes de soie, dont elle m'avait demandé la commande, à propos de gardes de livres, que Popelin devait me fabriquer, après mon départ: «Oui, les gens qui partent doivent toujours laisser quelques petites commissions derrière eux… avec cela on se souvient mieux et plus d'eux… Il semble qu'ils ne vous ont pas quitté tout à fait.»

Elle se lève tout à coup, et quoiqu'il giboule au dehors, elle me parle, dans le vent et la pluie, d'aller passer quinze jours à Nice, de voir en famille d'amis, ce pays de fleurs et ce ciel bleu pendant l'hiver.

Nous rentrons. Un domestique annonce que la voiture est avancée. A mon adieu, la princesse riposte, presque brutalement: «Pas ce mot, je ne l'aime pas, dites au revoir?»