Le prince est simple, grand seigneur bon enfant, et malgré mon peu de sympathie pour les d'Orléans, il me force à rendre justice à la distinction de ses manières, au charme vivant de son accueil.

ANNÉE 1875

Vendredi 8 janvier.—Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre, et ma personnalité rentre tout doucement dans l'être vague et fluide et vide, que font les grandes maladies.

J'ai été bien malade. J'ai manqué mourir. A force de promener, le mois dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je n'ai pu me lever. Trois jours, je suis resté avec une fièvre terrible et une cervelle battant la breloque… Le jour de Noël, il a fallu aller à la recherche d'un médecin, indiqué par le concierge de la villa. Le médecin m'a déclaré que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser dans le dos un vésicatoire, grand comme un cerf-volant.

Onze jours, j'ai vécu sans fermer l'œil, et toujours me remuant et toujours parlant, avec la conscience toutefois que je déraisonnais, mais ne pouvant m'en empêcher. Ce délire, c'était une espèce de course folle dans tous les magasins de bibelots de Paris, où j'achetais tout, tout, tout,—et l'emportais moi même.

Il y avait aussi, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre, devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me disais que c'était impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour, je fus intérieurement très agité, il me sembla que le sabre japonais, qui est toujours sur ma cheminée, n'y était plus: je me figurais que l'on redoutait un accès de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.

Dans ce délire, toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut s'analyser, s'écrire. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un calepin, sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu'une seule. (Nuit du 28 décembre.)—«Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi, une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée: une page toute préparée pour être remplie, et qu'il faut que je remplisse absolument. Celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et toujours ainsi.»

* * * * *

Vendredi 22 janvier.—C'est paradoxal vraiment, le prix des choses. J'ai là devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l'on en trouvait un, comme cela, dans une fouille d'Italie, il se payerait peut-être dix mille francs. Le mien m'a coûté cent vingt francs. A côté de ce bronze, mes yeux vont à un ivoire japonais, un singe costumé en guerrier du Taicoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de perfection menue: c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait ce bout d'ivoire, si l'artiste italien l'avait signé de son poinçon. Il est peut-être signé d'un nom, aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne vaut encore que vingt francs, en France.

Je ne suis pas fâché d'avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie, dans mon XVIIIe siècle. Au fond, cet art du XVIIIe siècle est un peu le classicisme du joli, il lui manque l'originalité et la grandeur. Il pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires, ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.