«C'est drôle, moi, j'ai manqué d'être son père!»
Ah bah! s'écrie-t-on, racontez-nous ça?
«J'étais tout jeunet, faisant déjà le portrait de tout le monde, quand le grand-père de la dite actrice—il était régisseur d'un théâtre du boulevard—me dit: «Tu devrais faire le portrait de ma fille?» J'étais élève de l'École, elle était élève de la Danse, j'avais seize ans, elle en avait peut-être dix-huit, vous voyez ça d'ici… A l'Opéra elle faisait de la pantomime avec un maître de ballet… Ne s'amusa-t-elle pas à vouloir se faire mon professeur dans cet art… Moi, qui étais mime dès l'enfance, vous pensez si ça m'allait, et me voilà, le portrait abandonné, à tourner autour d'elle avec des ronds de jambe, et des mains sur le cœur, me voilà à m'agenouiller, en simulacre de déclaration… Elle trouvait ça très drôle, et moi en arlequinant, vous vous doutez que je pelotais fort… Un jour, que nous arlequinions ainsi, le père entre tout à coup, et me voit serrer sa fille de très près. Il ne dit pas un mot, mais m'indique, d'un bras théâtralement tendu, la porte… Je ramasse mon carton, tout en me disant à moi-même: puisqu'il la fait à la noblesse, il faut la continuer… Et le père me voit, une main devant les yeux, la colonne vertébrale, secouée de mouvements de désespoir, sortir de la pièce, avec la marche de Levassor, dans la parodie de LUCIE DE LAMMERMOOR.
«Depuis, je ne l'ai revue qu'une fois, il y a quelques années, dans un dîner chez Bressant. C'était alors, en termes d'atelier, un vieux plumeau, mais sa fille marchait derrière elle, et je l'ai reconnue dans la jeunesse de sa fille. J'ai voulu lui rappeler le petit jeunet, si blond, mais elle a fait semblant de chercher dans ses souvenirs, sans le retrouver.»
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Lundi 14 décembre.—J'avais fait demander, indirectement, au duc d'Aumale la permission d'étudier pour mon CATALOGUE DE WATTEAU, les «Singeries» de Chantilly, le duc m'a répondu par une invitation à déjeuner, et ce matin, je suis à sa table, au milieu de seize personnes que je ne connais pas du tout. Je pourrais tout au plus nommer le comte de Paris, la comtesse de Paris, Mme de Saint-Didier, le vieux duc d'Hérouville, bonhomme étrange, qui déjeune avec une barbe de trois jours, Mlle Jacquemart, la peintresse, en amazone et en chapeau de cheval.
Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le peindre: c'est le type du vieux colonel de cavalerie légère. Il en a l'élégance svelte, l'apparence ravagée, la barbiche grisâtre, la calvitie et la voix cassée par le commandement. Le teint un peu orangé, un œil qui a la couleur grise d'un œil d'oiseau, et dans les moments d'attention, sur son front, au-dessus du nez, des rides dessinant comme un if lumineux.
La conversation, qui va de la cuisine milanaise, du risotto au polichinelle napolitain, lui donne l'occasion de montrer une science, une érudition que n'ont pas d'ordinaire les princes.
Sauf le vieux duc d'Hérouville, la table ne compte pas de personnalités originales: ce sont des officiers en bourgeois, des députés, du tout le monde.
On se lève de table. Le prince me mène dans le salon de la «Grande Singerie», et s'en fait le cicerone aimable et intelligent. Puis il me fait descendre, traverse sa chambre, dont le lit, à la militaire, est surmonté d'une reine Marie-Amélie après sa mort, et où il y a, dans des vitrines de pieuses défroques, des haillons aimés et révérés, débarrasse, à coups de pied, les grandes bottes de chasse, fermant, l'entrée de la «Petite Singerie», et me la fait voir, en détail.