Tourguéneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui conte ce joli apologue: «Zola, lors de la fête donnée à l'ambassade russe, à l'occasion de l'affranchissement des serfs, événement dans lequel, vous savez, que j'ai été pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami, et au mariage duquel j'ai été témoin, le comte m'invita à dîner. Je ne suis peut-être pas le premier littérateur russe en Russie, mais à Paris, comme il n'y en a pas d'autre, vous m'accorderez que c'est moi, eh bien, dans ces conditions, savez-vous comment j'ai été placé à table; j'ai eu la quarante-septième place, j'ai été placé après le pope, et vous savez le mépris dont jouit le prêtre en Russie.»

Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguéneff, en forme de conclusion.

Zola est en veine de causerie, et il continue à nous parler de son travail, de la ponte quotidienne des cent lignes, qu'il s'arrache tous les jours, de son cénobitisme, de sa vie d'intérieur, qui n'a de distractions, le soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de compatriotes. Au milieu de cela, il s'échappe à nous avouer, qu'au fond, sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l'action, la domination qu'il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec l'accent d'un homme de talent, qui a longtemps mariné dans la misère.

Pendant la confession acerbe du romancier réaliste, Daudet se récite à lui-même des vers provençaux, et semble se gargariser avec la douce sonorité musicale de la poésie du ciel bleu.

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Vendredi 29 janvier.—Je monte, ce soir, à la Commission présidée par de Chennevières, curieux de savoir ce que devient l'idée de cette exposition des tableaux français des Musées de province. J'arrive au moment où le projet est rejeté.

Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance du «passe-moi la casse, je te passerai le sené» m'inspirent presque un dégoût physique. Puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos de l'art français qu'ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils n'ont pas encore appris le respect.

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Samedi 30 janvier.—Une chose dure, et qui m'a été bien pénible aujourd'hui: ça été de signer, à la place habituelle où étaient Edmond et Jules, de signer d'un seul nom, un livre sous presse.

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