Jeudi 4 février.—Aujourd'hui je travaille aux Archives.
Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de répertoires sérieux, sous ce jour tamisé, qui semble la lumière passant par le châssis d'un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d'un maroquin noir, parmi ces messieurs décorés penchés sur des rouleaux de parchemins recroquevillés, où se lisent de longues lettres mérovingiennes, sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche, au pince-nez, à la chaîne d'acier,—l'étude est grave, a quelque chose de solennel.
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Samedi 6 février.—Un artiste, nommé Desboutin, que je ne connaissais pas, a apporté chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits à la pointe sèche: des planches suprêmement artistiques. Je les ai admirées, ces pointes sèches! Il m'a offert de me graver, et rendez-vous a été pris.
Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.
L'atelier est dans la cour d'une grande cité ouvrière, bruyante de toutes les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes, que recouvrent au dedans d'immenses tapisseries rapportées d'Italie, représentant la mort d'Antoine, la construction de Carthage, et mettant au mur en leurs verdures fanées, dans une couleur haillonneuse, un monde pâle et effacé de guerriers farouches à l'apparence spectrale. D'un côté du mur la vieille tapisserie fait la portière d'une autre pièce, dans laquelle on entend des cris d'enfants.
Et partout sur le ton sordide et jaunâtre de la laine déteinte, pendent à des clous, des châssis montrant sur les genoux et les bras d'une mère, des nudités d'enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et gris des esquisses de Lepicié: l'étal d'une chair, dans laquelle on sent les entrailles d'un peintre-père. Et partout dans l'atelier sont épars des joujoux, et du linge reprisé. Et deux petits chiens, nouveaux nés, gros comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l'un de l'autre, se mordillant leurs petites gueules entr'ouvertes.
Sur le rebord d'une fenêtre, près d'une chaise, au dossier raccommodé avec une ficelle, une page d'un vieux livre entr'ouvert: RAGIONAMENTI DI PIETRO ARETINO, est grise de la poussière, tombée depuis des mois.
Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le meuble d'apparat du logis. Il enduit d'huile une planche de cuivre pour en enlever le brillant, et se met à crayonner sur son genou.
C'est une tête originale, avec une chevelure à la Giorgion, une tête toute cahoteuse de méplats et de rondeurs turgescentes: une tête de foudroyé. Sa mère avait douze cent mille francs, qu'elle a perdus, en lui laissant des dettes. Il avait acquis des terrains à Florence, et une partie de ces terrains lui était achetée 250,000 francs, pour le percement d'un boulevard, quand le transfèrement de la capitale d'Italie à Rome a fait abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littérature—il a fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues—ne lui rapporte pas plus que sa peinture.