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Dimanche 21 mars.—Alphonse Daudet habite, au Marais, l'hôtel Lamoignon. Un morceau de Louvre, que cet hôtel, tout peuplé,—en ces nombreux petits logements, débités dans l'immensité des anciens appartements,—d'innombrables industries, qui mettent leurs noms, sur les paliers de pierre des escaliers. C'est bien là, la maison qu'il fallait habiter pour écrire FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, une maison, où, du cabinet de l'auteur, on a devant soi de grands et mélancoliques ateliers vitrés, et de petits jardins plantés d'arbres noirs, dont les racines poussent dans des conduits de gaz: de petits jardins aux cailloux verdissants, à l'enceinte faite de caisses d'emballage.

Daudet, qui demeure en ce vieil hôtel, depuis sept ans, me dit que cette maison a été bonne pour lui, qu'elle l'a calmé, assagi. Il a eu une jeunesse fiévreuse, une jeunesse aimant les coups, les trimballements dans les milieux canaille, une jeunesse qui a longtemps gardé, selon son expression, les vagues retardataires, les dos de monstres de la mer après une tempête. Eh bien! dans cette maison tranquille, pacifique, assoupissante, il s'est transformé; et à son ronron laborieux, il est devenu peu à peu un autre homme qu'il était.

De la rue Pavée, nous allons chez Flaubert à pied.

Dans la longue course, je cause avec Daudet, en marchant, du roman qu'il est en train de faire, et où il a l'intention de placer incidemment Morny.

Je le dissuade de faire cela. Le Morny qu'il a eu la bonne fortune de connaître, de jauger, doit être à mon sens l'objet d'une étude spéciale, étude où il pourra mettre en scène une des figures qui représentent le mieux le temps. Il se récrie sur les côtés bêtes, bourgeois de la figure. Je lui dis qu'il faut bien se garder de les atténuer, qu'un des caractères de ce siècle, c'est la petitesse des hommes dans la grandeur et la tourmente des choses; que s'il veut le faire absolument supérieur, il fera un Maxime de Trailles, un de Marsay, il construira enfin une abstraction. Il faut qu'il représente le grand diplomate des secrètes œuvres de l'intérieur, avec ses côtés de brocante et de littérature des Bouffes. Et Daudet trouve le conseil bon.

Chez Flaubert, Tourguéneff nous traduit le PROMÉTHÉE et nous analyse le SATYRE: deux œuvres de la jeunesse de Goethe, deux imaginations de la plus haute envolée.

Dans cette traduction, où Tourguéneff cherche à nous donner la jeune vie du monde naissant, palpitante dans les phrases, je suis frappé de la familiarité, en même temps que de la hardiesse de l'expression. Les grandes, les originales œuvres, dans quelque langue qu'elles existent, n'ont jamais été écrites en style académique.

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Mardi 30 mars.—Paul Lacroix me confirme dans la confidence, que m'avait faite Gavarni sur l'économie apportée par Balzac dans l'amour physique. Le plus souvent, il ne prenait de la chose, que l'amusette de la petite oie, et autres bagatelles, regardant l'émission séminale, comme la filtration par la verge, comme une perte de pure substance cérébrale. C'est ainsi, je ne sais à l'occasion de quelle maudite matinée, où il avait oublié ses théories, qu'il arriva chez Latouche, en s'écriant: «J'ai perdu un livre, ce matin!»