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Mercredi 31 mars.—En ces derniers jours que de stations dans cette boutique de la rue de Rivoli, où trône, en sa bijouterie d'idole japonaise, la grasse Mme Desoye.

Une figure presque historique de ce temps, car ce magasin a été l'endroit, l'école, pour ainsi dire, où s'est élaboré ce grand mouvement japonais, qui s'étend aujourd'hui de la peinture à la mode. Ça été tout d'abord quelques originaux, comme mon frère et moi, puis Baudelaire, puis Burty, puis Villot, presque aussi amoureux de la marchande que de ses bibelots, puis à notre suite, la bande des peintres impressionnistes,—enfin les hommes et les femmes du monde, ayant la prétention d'être des natures artistiques.

Dans cette boutique aux étrangetés, si joliment façonnées et toujours caressées de soleil, les heures passent rapides, à regarder, à manier, à retourner, ces choses d'un art agréable au toucher, et cela, au milieu du babil, des rires, des pouffements fous de la joviale créature.

Bonne fille et adroite marchande, que cette blanche juive, ayant fait une révolution au Japon, par la transparence de son teint, et que les fiévreux du pays, auxquels elle donnait de la quinine, croyaient très sincèrement la Vierge Marie, visitant l'Extrême-Orient.

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Mardi 6 avril.—Ce soir, le dîner a tourné à la tempête à propos de Hugo. Sur un mot un peu blasphématoire d'un convive, Saint-Victor est devenu soudainement furibond, et Charles Blanc est entré en épilepsie: le premier avec des éclats de voix auxquels se mêle presque la pleurnicherie de l'enfance, le second avec un espèce d'aboiement rauque et fêlé, qui fait craindre, à tout moment, qu'il ne vienne à s'étrangler. L'exclusivisme de ces deux êtres tue notre dîner, qui avait jusqu'ici cela de particulier, que chacun pouvait dire sa pensée—même sa pensée poussée à l'outrance par la contradiction,—sur toute chose et tout individu.

… Je déjeune chez Magny, à côté d'un vieillard, d'un antique habitué, qui prétend avoir mangé la première côtelette, cuite chez le restaurateur. Une figure flasque, de longs cheveux de savant, et une cravate blanche sous une immense redingote de propriétaire. Il est tout grognonnant, traite familièrement les garçons de «canaille», se plaint de n'avoir plus de dents et trop de cheveux, dit à Magny au sujet de son fils, qu'il s'est toujours refusé la satisfaction d'être père, et un peu allumé par un Bourgogne capiteux, se mâchonne à lui-même des choses cyniques, qui laissent comprendre que c'est un vieil accoucheur.

En sortant, je le trouve en conférence, galamment bavarde, avec les dames du comptoir, appuyé d'une main sur une canne à béquille, de l'autre sur un parapluie, sous un chapeau de travers, un chapeau gris orné d'un crêpe. Ce serait pour un livre, un admirable type du vieillard cynique, libéral, gobichonneur, ayant pour Dieu Béranger.

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